Les maladies chroniques et les maladies infectieuses sont interconnectées

Pour mon livre La fabrique des pandémies, j’ai interviewé 62 scientifiques internationaux, – des virologues, infectiologues, parasitologues, épidémiologistes, écologistes de la santé, médecins, vétérinaires, etc- qui tous « savaient » qu’une pandémie  pouvait à tout moment s’abattre sur l’humanité, s’ajoutant à la longue liste des « maladies infectieuses émergentes », apparues depuis une cinquantaine d’années. Ils « savaient » et n’ont cessé de tirer la sonnette d’alarme, en pointant la destruction de la diversité comme la cause principale de ces « émergences »,  sans être écoutés. Je retranscris ici l’entretien que j’ai réalisé avec le professeur Jeroen Douwes, épidémiologiste en Nouvelle Zélande, qui explique pourquoi nous ne sortirons pas de l’impasse , dans laquelle nous a plongés la COVID 19, si nous continuons d’oublier que « les maladies chroniques et les maladies infectieuses sont interconnectées ». Cet extrait fait partie du cinquième chapitre de mon livre, intitulé « Les maladies non transmissibles: l’hypothèse de la biodiversité ».

L’entretien avec le Prof. Douwes a été réalisé le 25 juin 2020, par skype.

« La perte de biodiversité est une arme à double tranchant : d’un côté, elle favorise le contact avec des agents pathogènes que l’homme n’avait jusque-là jamais rencontrés ; de l’autre, elle rend les humains plus susceptibles d’être affectés profondément par ces nouveaux microorganismes infectieux. En résumé, la destruction de la biodiversité signifie plus d’exposition et plus de fragilité. » C’est ce que m’a expliqué, le 25 juin 2020, le professeur Jeroen Douwes, qui, à cinquante-trois ans, dirige le Centre de recherche en santé publique de l’Université Massey, à Wellington. Et l’épidémiologiste, qui fait aussi partie du comité scientifique de l’agence de protection de l’environnement de Nouvelle-Zélande, d’enfoncer le clou, avec une franchise étonnante : « Les gouvernements dépensent d’énormes quantités d’argent pour tenter de sauver l’économie et de réduire les effets néfastes de la covid-19 en développant un vaccin. Tout cela est tout à fait légitime, mais j’aimerais bien qu’ils fassent de même pour juguler ces tueurs silencieux que sont les maladies chroniques non transmissibles, comme l’obésité, le diabète, les maladies respiratoires et les cancers. On a un peu tendance à oublier que ces pathologies chroniques tuent beaucoup plus de monde que la covid-19. C’est ma première observation. La seconde, c’est que les patients qui ont souffert de complications graves après leur infection par le SARS-CoV-2 développent fréquemment des pathologies chroniques, comme celles que j’ai précédemment énumérées. Il est donc impératif que les autorités publiques cessent de traiter séparément les deux types de pandémies, car elles sont intimement liées. Je rappelle que le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), qui dépend de l’OMS, a identifié plus de trente agents infectieux provoquant des cancers. La séparation entre les maladies infectieuses et les maladies chroniques est artificielle et va contre les intérêts de la santé publique. »

Pour être franche, la « tirade » tout à fait inattendue de Jeroen Douwes m’a fait du bien, car finalement, elle confirmait une intuition qui était devenue obsédante au fur et à mesure que se déroulaient mes entretiens très rapprochés – parfois trois par jour – avec les quelque soixante scientifiques que j’ai interviewés pour ce livre : la pandémie de covid-19 est un signal d’alarme, qui va bien au-delà de l’émergence d’un virus excrété par une pauvre chauve-souris, dans des conditions qui ne sont toujours pas élucidées…

Jeroen Douwes a fait son doctorat d’épidémiologie en Hollande, où il est né. En 1998, il est venu pour faire une spécialisation en santé environnementale en Nouvelle-Zélande, qui devait durer un an et demi, mais il y est finalement resté.

« Quel est le bilan de la pandémie en Nouvelle-Zélande ?

– Au 25 juin, nous avons 1 200 cas diagnostiqués et vingt-deux morts, ce qui est très peu pour une population de 5 millions d’habitants. Dès que l’épidémie a été confirmée en Chine, le gouvernement a fermé les frontières et décrété un confinement très strict. Après huit semaines, la vie a repris son cours normal, mais les frontières sont toujours fermées. Seules les personnes de nationalité néo-zélandaise ou résidant légalement dans le pays peuvent y entrer. Cette mesure est évidemment facilitée par l’insularité du pays.

– Pensez-vous qu’on aurait pu éviter cette pandémie ?

– Soyons clairs : le problème, ce ne sont pas les marchés humides chinois, qui sont anecdotiques. Cette pandémie n’est pas la dernière. Si nous ne revoyons pas de toute urgence notre rapport à la nature, nous vivrons dans une ère de confinement chronique, ce qui n’est évidemment pas une bonne nouvelle pour l’humanité. Par ailleurs, il n’est pas sûr que ce soit judicieux d’encourager la reprise frénétique des voyages et des transports d’un bout à l’autre de la planète. Les virus se déplacent aussi vite que les longs courriers et je dois dire que la vitesse de transmission du SARS-CoV-2 m’a impressionné.

– Vous avez conduit une étude exceptionnelle sur l’“association entre l’environnement naturel et l’asthme” en Nouvelle-Zélande, publiée en 2018[i]. Comment avez-vous procédé ?

– C’est vrai que cette étude est unique, car nous avons pu suivre près de 50 000 enfants nés en 1998 jusqu’en 2016, c’est-à-dire pendant dix-huit ans. Il est rare de pouvoir travailler sur une cohorte aussi importante et sur une durée aussi longue. Le gouvernement nous a autorisés à consulter les données d’état civil et sanitaires de tout le pays. Nous avions les adresses des 50 000 bébés, y compris quand leurs familles ont déménagé. Nous avons pu les croiser avec les images satellites, qui nous ont renseignés sur le type d’usage des terres et de végétation qui caractérisait le cadre de vie des enfants. La conclusion fut que le fait de vivre près d’un espace vert réduisait le risque asthmatique d’au moins 15 %, mais que l’intensité de la protection dépendait de la qualité de la végétation. La Nouvelle-Zélande compte d’importantes plantations de pins de Monterey qui constituent des facteurs de risque pour l’asthme. Même chose pour les ajoncs, qui donnent certes de belles fleurs jaunes, mais qui sont très épineux et allergènes. Pour que la protection soit efficace, il faut une végétation diverse et native de l’île.

« À partir de cette cohorte de bébés nés en 1998, nous avons réalisé une deuxième étude sur le lien entre l’exposition précoce à un environnement naturel et le « trouble de déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité » (TDAH)[ii]. Les résultats ont montré une réduction significative du risque pour les enfants qui ont grandi dans une aire rurale avec une riche biodiversité. Enfin – et là c’était encore plus surprenant –, pour une troisième étude qui est en cours de validation avant publication, nous avons suivi les 50 000 enfants depuis leur naissance jusqu’à l’âge de cinq ans[iii]. Nous avons observé que le fait de grandir dans un environnement naturel diversifié réduisait le risque de leucémie aiguë lymphoblastique de 35 %. L’un des facteurs souvent méconnus qui peut expliquer ce résultat est que les plantes à larges feuilles capturent une grande partie de la pollution de l’air. Enfin, dans un domaine qui ne concerne pas exclusivement les enfants, nous avons montré que les patients qui subissent une arthroplastie de la hanche récupèrent mieux et plus vite, en consommant nettement moins d’opiacés, s’ils vivent dans un environnement riche en biodiversité naturelle[iv].

« Les résultats de mon laboratoire sont en accord avec des centaines d’études réalisées par mes confrères partout dans le monde. Et nous disons tous la même chose : il est temps que les pouvoirs publics comprennent que la santé humaine dépend de celle des écosystèmes et des animaux, car tout est interconnecté. Il est temps aussi qu’ils agissent pour stopper la destruction de la biodiversité et le dérèglement du climat, dont les effets synergiques sont d’ores et déjà désastreux pour la santé publique. »

[i] Geoffrey Donavan et al., « Vegetation diversity protects against childhood asthma : results from a large New Zealand birth cohort », Nature Plants, vol. 4, juin 2018, p. 358-364.

[ii] Geoffrey Donavan et al., « Association between exposure to the natural environment, rurality, and attention-deficit hyperactivity disorder in children in New Zealand : a linkage study », The Lancet Planetary Health, vol. 3, n° 5, mai 2019.

[iii] Geoffrey Donovan et al., « An empirical test of the biodiversity hypothesis : exposure to plant diversity is associated with a reduced risk of childhood acute lymphoblastic leukemia », Social Science Research Network, janvier 2020.

[iv] Geoffrey Donavan et al., « Relationship between exposure to the natural environment and recovery from hip or knee arthroplasty : a New Zealand retrospective cohort study », British Medical Journal Open, vol. 9, 2019.

Mon hommage aux zadistes de Notre Dame des Landes

Merci à tous ceux et celles qui m’ont envoyé un message d’affection après avoir regardé la vidéo en hommage à mes parents. Du coup j’ai eu envie de mettre en ligne l’allocution que j’avais prononcée après le « discours » de Dominique Meda sur mes « 38 ans de service », selon la formule consacrée, car il est plus que jamais d’actualité. Je remercie Dominique d’avoir accepté de me remettre la légion d’honneur à Notre Dame des Landes, car, en 2013, c’était un geste politique et citoyen très fort… Sur le papier, rien ne l’interdisait, car tout récipiendaire peut choisir la personne – impérativement un « chevalier »- et le lieu de la cérémonie…

Hommage à mes parents

Après un long silence douloureux, j’ai décidé de rendre hommage à mes parents – Jeannette et Joël Robin- décédés respectivement le 28 octobre 2020 et le 21 février 2021. Avec mon mari David , je les ai accompagnés pendant trois mois dans la maison familiale des Deux-Sèvres, où j’ai grandi. J’ai souvent dit publiquement combien mes parents m’avaient insufflé le goût de la terre et de l’engagement « pour changer le monde », et aujourd’hui leur inspiration me manque cruellement…. J’ai choisi de rendre publiques ces images tournées par Marc Duployer lors de ma remise de légion d’honneur par la sociologue Dominique Meda, le 8 juin 2013, à Notre Dame des Landes, en plein combat contre la construction de l’aéroport . En montant cette vidéo dans les larmes et le rire, j’ai replongé dans l’émotion de cet événement exceptionnel, que mes parents considéraient comme l’un des plus beaux jours de leur vie. Une belle manière de leur dire « merci » ainsi qu’à tous ceux et celles qui ont permis de faire échouer ce grand projet inutile et ringard. D’autres victoires suivront!

 

Le soutien « inconditionnel » du Prof. Didier Sicard à « la fabrique des pandémies »

La lettre a transité par les Éditions La Découverte et je dois dire qu’elle m’a fait un bien fou. Elle était signée de Didier Sicard, professeur émérite à l’Université Paris-Descartes, ancien chef de service de médecine interne à l’hôpital Cochin, qui a présidé le Comité consultatif national d’éthique de 1999 à 2008. Elle commençait par ces mots: « Bravissimo…Je suis bluffé par votre ouvrage « La fabrique des pandémies ». Je l’ai lu d’un trait avec l’émotion  d’un lecteur qui non seulement partage totalement vos réflexions mais découvre que ses intuitions étaient fondées. L’écriture en est lumineuse, simple, intelligente, tellement plus que la plupart des articles scientifiques souvent pénalisés par leur complexité.C’est un ouvrage fondateur d’une vraie réflexion humaniste et porteur d’un futur aussi passionnant qu’inquiétant. Il devrait susciter des vocations de recherche « .

Je poursuis la transcription de la lettre car sa lecture en ligne n’est pas aisée.

« Depuis quinze ans je préside le jury d’une bourse franco-américaine destinée à des étudiants de psychologie et médecine. J’ai été atterré par le côté « mainstream » des projets scientifiques. Quasiment tous étaient porteurs d’un projet concernant une nouvelle enzyme ou un nouveau gène.

Un projet m’a surpris. Une chercheuse a proposé un travail sur la relation entre le changement climatique et la psychologie des jeunes. A Yale ! Le jury souriait. Je me suis battu. Elle a eu la bourse. Elle vient de m’écrire une lettre m’informant de la richesse au-delà de ses espérances de son travail.

La collaboration de Serge Morand a été essentielle. Mais votre acharnement à interroger les bonnes personnes suscite mon admiration inconditionnelle.

Si tout le monde lisait votre livre, cela sonnerait le glas de l’inconscience, de la stupidité et de l’hubris humain.

Merci et bravo.

Cordialement »

Ibrahim Maalouf relaxé

Je viens d’apprendre que le trompettiste Ibrahim Maalouf a été relaxé en appel, de l’agression sexuelle envers une mineure qui avait effectué un stage dans son studio d’Ivry-sur-Seine en…  2013.

Je mets en ligne un papier que j’avais rédigé avant l’audience de la cour d’appel, prévue initialement le 23 mars, et repoussée en raison du confinement. Aucun des journaux que j’avais contactés (Mediapart, Huffington Post, Les Jours, L’observateur, Le Monde, Libération) n’avait accepté de le publier, même en version courte. Je laisse aux lecteurs et lectrices toute liberté pour interpréter ce refus. 

« Je suis extrêmement exigeante avec les enseignants qui travaillent avec les jeunes de la Maîtrise de Radio France. Or, en six ans de collaboration avec Ibrahim Maalouf, je n’ai jamais ressenti la moindre ambiguïté, ni aucune familiarité de sa part, alors que certaines adolescentes étaient fascinées par lui, au point de faire le planton devant sa loge.  Ibrahim savait très bien gérer ce genre de situation délicate, en mettant clairement une frontière entre lui et ses élèves. »

Disons le clairement : sans le témoignage de Sofi Jeannin, une Suédoise qui dirige la Maîtrise de Radio France, – 180 jeunes filles entre 13 et 17 ans-, je ne me serais pas lancée dans l’écriture de ce papier. Par les temps qui courent, il y a des coups à prendre, et j’ai plein d’autres chats à fouetter. Seulement voilà : au printemps 2019, j’ai reçu un mail énigmatique d’Ibrahim Maalouf qui voulait me parler. J’adore la musique de ce trompettiste hors pair. Mais pourquoi, diable, cherchait-t-il à me joindre ? Après une recherche sur internet, j’ai découvert que le 23 novembre 2018, le tribunal correctionnel de Créteil  l’a condamné à quatre mois de prison avec sursis pour une agression sexuelle sur une collégienne de 14 ans . Le musicien a fait appel. Et là j’ai compris la raison de son courriel.

 Du déni de la pédophilie à la « pédofolie »

Dans les années 2000, j’ai réalisé trois documentaires qui racontaient le calvaire d’enseignants accusés injustement de pédophilie[1]. J’ai même écrit un livre sur ce sujet politiquement incorrect[2]. C’est en tournant en 1999 un reportage pour Envoyé Spécial à l’Institut de santé mentale de la Mutuelle générale de l’éducation nationale (MGEN), surnommé « La Verrière », que j’ai entendu parler, pour la première fois, de « fausses allégations de pédophilie ». « Depuis peu, nous voyons arriver des enseignants qui ont été accusés de pédophilie et qui, bien que blanchis par la justice, n’arrivent pas à s’en remettre », m’avait expliqué le directeur de l’hôpital psychiatrique. Et puis, la même année, la directrice de l’école de mes trois petites filles avait annoncé que la classe verte annuelle était supprimée, car les instituteurs ne voulaient pas « courir de risque ».

C’était juste après l’affaire Dutroux. Le parcours meurtrier de « l’ogre de Charleroi » avait déclenché un tel cataclysme qu’on était passé du déni de la pédophilie, à ce que d’aucuns appelaient la « pédofolie »[3], c’est-à-dire « l’obsession des agressions sexuelles, ouvrant la porte à tous les excès », pour reprendre les mots de Marceline Gabel, qui contribua pourtant à la levée du tabou sur les abus sexuels en France. Dans un texte, intitulé « La question pédophile », l’avocat Henri Leclerc enfonçait le clou: « Notre société est en train de basculer dans un système de suspicion généralisée. Tout enseignant, tout adulte qui s’occupe d’enfants dans le cadre d’une activité associative devient un suspect en puissance. Ne va-t-on pas vers une société où l’on interdira d’aimer d’autres enfants que les siens ? » Et le président de la Ligue des droits de l’homme d’ajouter : « Or, dans ce domaine, vouloir apprécier les actes délinquants de façon nuancée, c’est courir le risque d’être accusé de défendre les pédophiles. »[4]

Les dégâts de la « circulaire Royal »

Face à la logorrhée médiatico-politique qui caractérisait les années de l’après-Dutroux, il fallait un certain courage pour se tenir un tant soit peu à l’écart de l’unanimisme ambiant, en évoquant publiquement les dérives de la lutte contre la pédophilie, qu’incarnait la fameuse « circulaire Royal » du 26 août 1997. En effet, surfant sur l’air du temps et désireuse de laver l’Éducation nationale de ses errements antérieurs, Ségolène Royal, alors ministre de l’Education nationale, s’était lancée dans une croisade contre les violences sexuelles à l’école.  Sa circulaire ne faisait pas dans la dentelle : elle enjoignait à tout fonctionnaire, sous peine de sanction, de signaler « immédiatement et directement » au procureur de la République la moindre allégation de pédophilie dont il aurait pris connaissance dans le cadre de son travail. « Le radicalisme du dispositif de signalement a entraîné une véritable épidémie d’accusations infondées, car le texte même autorise tout et n’importe quoi », m’avait expliqué Alain Aymonier, le président de la Fédération des autonomes de solidarité (FAS). »[5]

De fait, jusqu’au « Tchernobyl judiciaire »[6] que fut le procès de l’affaire d’Outreau, en mai 2004, les dérapages furent nombreux, n’importe qui pouvant effectivement dire n’importe quoi, pour d’obscurs motifs, en étant assuré de faire mouche. C’est ainsi qu’on vit des instituteurs suspendus et placés en détention provisoire, pour avoir mis la main sur l’épaule de l’un de leurs élèves ; on vit aussi des fonctionnaires zélés, dénoncer un collègue sur une simple rumeur, colportée par des élèves ou des parents malveillants qui voulaient régler leur compte à un enseignant. Les « signalements parapluie » provoquèrent des suicides, comme celui de Bernard Hanse ou de Vincent Cosson, deux professeurs d’éducation physique, finalement blanchis par la justice. Ces affaires déclenchèrent une véritable panique dans la profession, où on se mit à bannir les agrès pour éviter d’avoir à toucher les élèves en les parant.

D’après le bilan dressé par la FAS, de 1997 à 2004, quelque six cents enseignants ont été accusés à tort de pédophilie, et 73% des signalements adressés aux procureurs ont fait l’objet d’un classement sans suite, d’un non-lieu ou d’une relaxe. Clairement la machine judiciaire s’est emballée.

Une « justice d’exception »

Face à la pression conjointe de l’opinion et des pouvoirs publics s’est développée dans notre pays une véritable « justice d’exception », selon les termes de l’avocate  Florence Rault, car  « le droit s’est incliné devant les exigences vindicatives et croissantes de la dictature de l’émotion »[7].  Du Parquet aux juges du siège, en passant par les services de police et les experts, rares sont ceux qui ont su résister aux sirènes ambiantes en gardant la tête froide. « Toute affaire qui arrive sur le bureau du procureur est assurée d’un traitement judiciaire, le parquet s’estimant obligé de poursuivre, s’insurgeait ainsi la spécialiste de droit public dans un livre qu’elle a consigné avec le psychiatre Paul Bensussan. S’il s’agit d’un braquage ou d’un homicide, la justice respecte le droit ; en revanche, elle oublie tous ses principes, dès que surgit la moindre allégation d’abus sexuel ». [8]

De fait, la trentaine d’affaires que j’ai épluchées ne constituaient pas de simples « bavures », car elles présentaient des dysfonctionnements récurrents dessinant une catégorie judiciaire à part, mélange de droit d’exception et de non-droit pur et simple.  « On n’instruit pas sur des doutes mais à partir d’hypothèses qu’il faut vérifier » [9], résumait le juriste Antoine Garapon » dans la revue Esprit, où il énumérait toutes les dérives constatées : inversion de la charge de la preuve, où ce n’est plus au ministère public d’apporter la preuve des faits dénoncés, mais au mis en cause de prouver son innocence ; enquête uniquement à charge, absence de reconstitution et de confrontation ; expertises à sens unique.

« Toute attitude suspecte devient un début de preuve, y compris le fait que vous ayez des difficultés passagères avec votre épouse », m’avait expliqué Me Francis Lec, l’avocat de la FAS.» C’est ainsi que Vincent Cottalorda apprend pendant sa garde à vue qu’une fillette de six ans l’accuse de lui avoir touché « le zizi et le cucul » dans les toilettes. Découvrant l’identité de sa jeune accusatrice, il fournit deux informations qui n’intéressent guère les enquêteurs : un jour, elle s’était enfermée involontairement dans les WC de l’école, et il avait dû utiliser un tournevis pour faire sauter le loquet de la porte. Et puis, un an auparavant, il l’avait adressée à l’assistante sociale du secteur, en raison d’un comportement préoccupant. À ses dénégations, les gendarmes assènent la phrase miracle, source de tant de polémiques et d’erreurs judiciaires : « Les enfants disent toujours la vérité » . « En fait, déplorait Me Lec, la circulaire Royal a inscrit dans le marbre la présomption de crédibilité de l’enfant, qui, progressivement, a substitué à la présomption d’innocence, principe fondamental de notre système juridique, la présomption de culpabilité. »

Un « smack » controversé

« J’ai été très choquée par le procès en première instance : je suis venue témoigner de mon expérience avec Ibrahim, mais la juge ne m’a posé aucune question. Elle avait même l’air agacé par mon témoignage. » Les mots de Sofi Jeannin sont confirmés par la journaliste du Parisien, qui a noté que la  présidente du tribunal était « outrageusement hostile »[10], preuve, s’il en était besoin, que le régime judiciaire d’exception développé après l’affaire Dutroux est toujours à l’œuvre. Gageons qu’il en sera ainsi pour longtemps, car la récente et salutaire libération de la parole des femmes, victimes d’agressions sexuelles dans le cadre de leur travail, ne peut qu’accentuer la pression sur les professionnels de la justice qui n’ont malheureusement pas été formés pour éviter ce que Paul Bensussan appelle « les pièges du soupçon »[11]. La principale difficulté que ceux-ci rencontrent est l’impossibilité de réunir des preuves légales permettant d’établir la réalité de l’agression (sauf en cas de viol sur de très jeunes enfants), car en l’absence de témoins et de traces physiques du forfait, l’ensemble de la procédure repose finalement sur le témoignage du mineur accusateur confronté à la parole de l’adulte mis en cause. Pour sortir de ce dilemme insoluble – qui croire ?- tous ceux qui entendent concilier la présomption d’innocence et la protection de l’enfance, recommandent de se poser une première question : quels sont les faits reprochés et sont-ils matériellement possibles ? Cela semble tomber sous le sens, mais dans plusieurs affaires de mon corpus, cette vérification élémentaire n’a pas été faite : ainsi il a fallu seize mois à une juge d’instruction du Maine et Loire pour établir que les « allégations fantasmatiques » d’un élève de sept ans, qui accusait son instituteur d’avoir tenté de le sodomiser pendant la récréation, étaient « infondée , en raison de la configuration de la salle de classe, avec deux grandes fenêtres donnant sur une rue passante ». Seize longs mois, pendant lesquels l’instituteur a été suspendu de ses fonctions par l’Education nationale, alors qu’un simple transport sur les lieux lui aurait évité ce calvaire.

Quels sont les faits reprochés à Ibrahim Maalouf ?  D’après les comptes rendus de la presse, ils se seraient produits en décembre 2013, pendant le stage de 3ème qu’effectuait l’adolescente de quatorze ans, apprentie trompettiste, dans la société de l’artiste (alors âgé de 33 ans). Le musicien et son ex-stagiaire s’accordent sur l’objet du délit :  un baiser a bien eu lieu, le mercredi 11 décembre, devant l’Olympia, autour de 22 heures 45, au moment où se terminait un concert de Elton John. Ce soir-là, Maalouf avait rendez-vous avec Pierre Niney et une équipe de Paris Première, pour une interview dans le cadre de la promotion du film Yves Saint-Laurent, dont il avait fait la musique. L’artiste n’a cessé de clamer que le « bisou » « a été initié par la jeune fille,  ainsi que l’écrit Le Monde.  A la barre, il a mimé comment il lui a  pris les poignets  pour la repousser,  sans la brusquer »[12], ce que conteste l’accusatrice.

Inquiets de l’état de santé de leur fille qui se scarifiait et souffrait de troubles alimentaires, les parents ont porté plainte en janvier 2016, plus de deux ans plus tard. Comme l’a rapporté Laure Beccuau, procureur de Créteil, c’est bien le « smack » – « un acte unique » que Maalouf aurait « regretté » -, qui est à l’origine de l’ouverture d’une enquête préliminaire pour « atteinte sexuelle ». Dans l’entretien qu’elle a accordé à l’AFP, la procureur, souligne « l’état psychologique compliqué de l’adolescente, qui était dans une relation d’admiration face à son idole»[13]. Manifestement, au cours d’une nouvelle audition, l’ accusatrice a rajouté une seconde accusation : Ibrahim Maalouf aurait procédé à des attouchements dans son studio d’enregistrement. « Attrapée par le bassin, comme si on faisait l’amour mais habillés je sentais son sexe derrière moi sur mes fesses », a-t-elle déclaré à la barre.  Lors du procès, l’ancienne stagiaire, alors âgée de 18 ans, a modifié sa déposition initiale : les attouchements n’auraient pas eu lieu le jeudi-après midi, comme elle l’avait d’abord affirmé, car l’artiste a pu prouver qu’il était absent ce jour-là, mais le vendredi après-midi. Ibrahim Maalouf rejette ces accusations, en arguant  qu’après l’incident devant l’Olympia, il s’est organisé pour n’être jamais seul avec l’adolescente dans son studio, où des caméras de surveillance filment en permanence. Curieusement, le juge n’a pas estimé nécessaire de se transporter sur les lieux, ni d’organiser une reconstitution ou une confrontation. Son enquête s’est résumée à une audition de la jeune fille,  à une expertise psychiatrique de l’accusatrice et de l’accusé , et à l’interrogatoire de Maalouf qui est resté deux jours en garde à vue, sans l’assistance d’un avocat « J’ai été convoqué par la police, sans connaître le motif, m’a raconté le musicien. Le policier n’a cessé de me répéter qu’à cause de moi cette jeune fille était en danger et qu’elle avait besoin de mes excuses pour aller mieux. J’étais bouleversé. J’ai signé les procès-verbaux sans les relire, car mes musiciens m’attendaient pour un enregistrement depuis quarante-huit heures, sans savoir où j’étais ».

Finalement, l’affaire a été requalifiée en « agression sexuelle », ce qui, à  la différence du délit d’ « atteinte sexuelle », exclut le consentement du ou de la mineur(e) âgé(e) de moins de 15 ans. Depuis sa condamnation en première instance Ibrahim Maalouf est inscrit sur le fichier des délinquants sexuels.

La parole de l’enfant n’est pas « sacrée »

« Pourquoi mentirait-elle ? C’est ce qu’a dit le procureur à propos de la jeune plaignante , se souvient Sofi Jeannin. C’est étrange d’entendre cette question de la part d’un professionnel de la justice. J’ai déjà eu un élève qui était amoureux de moi. C’est un fantasme courant chez des adolescents qui reportent leur désir d’amour sur des personnes de référence qu’ils admirent. Ce fantasme fait partie de la construction des jeunes, et il n’est pas dangereux quand il se passe dans un lieu sûr ». Les propos de la directrice de la Maîtrise de Radio France sont au cœur du débat qui continue de déchirer les professionnels de la protection de l’enfance sur la « crédibilité de la parole de l’enfant ». De nombreux travaux ont été menés sur la suggestibilité des tout petits enfants, comme ceux, pionniers, du psychologue Alfred Binet. L’inventeur du quotient intellectuel a notamment montré que les enfants peuvent être influencés par l’interrogateur, en s’appropriant les informations qu’il a insinuées par ses questions. De même dans un livre-référence L’enfant témoin[14], Stephen Ceci et Maggie Bruck, professeurs de psychologie à l’Université Cornell (États-Unis) et McGill (Canada) dressent le bilan des multiples expériences conduites dans des laboratoires d’Amérique du Nord, où des scandales de l’ampleur d’Outreau ont défrayé la chronique : celles-ci ont mesuré l’effet des techniques d’interrogatoire sur le compte rendu des enfants et leur capacité à distinguer entre des faits réels et imaginaires. Et la conclusion est sans appel : « L’exactitude du rapport d’un enfant décroît à mesure qu’il est interrogé de manière suggestive par des interrogateurs qui éludent l’examen d’hypothèses alternatives. De tels interrogatoires peuvent ternir la preuve à un degré tel que la vérité risque de ne plus jamais faire surface ». Pour les adolescents en prise avec l’irruption de fantasmes sexuels, le risque de ce que le psychologue Hubert Van Gijseghem appelle un « faux positif » – à savoir une suspicion d’abus sexuels qui n’ont eu lieu que dans l’imagination de ceux qui les ont dénoncés, mais qui sont, néanmoins, traités comme des abus avérés-  est d’autant plus grand que n’a pas été pris en compte le « contexte de la divulgation, c’est-à-dire les circonstances entourant le dévoilement »[15]. Considéré comme l’un des pionniers dans la recherche scientifique sur les abus sexuels envers les enfants, le professeur de l’Université de Montréal propose d’utiliser une grille d’analyse systématique, baptisée « Statement Validity Analysis », pour aider les experts à évaluer le témoignage de l’enfant, et tout particulièrement des adolescents. Cette grille est également recommandée par des chercheurs proches du docteur Pierre Straus, qui fut le « découvreur » en France des abus sexuels sur enfants. Dans un ouvrage collectif, intitulé Allégations d’abus sexuels, parole d’enfant, parole d’adultes[16], le psychiatre Frank Zigante note  que « la probabilité qu’une énonciation  soit fausse » augmente considérablement  avec « les jeunes adolescents peu structurés et carencés affectivement, dont la fantasmatisation peut être débordante à cette époque de leur vie ».  Dans ce cas, précise son collègue Michel Boublil, l’allégation « pourra être un mensonge volontaire destiné à nuire, une croyance délirante, le symptôme d’un trouble de la personnalité, le signe d’une anxiété pathologique à l’égard de la sexualité en général ou des abus sexuels en particulier. » Parmi les dix questions que comprend la grille d’évaluation, j’en retiens deux qui me paraissent pertinentes pour l’affaire Maalouf :

– « Qui révèle l’allégation : c’est-à-dire qui fait de ce qui est dit et entendu une allégation d’abus sexuels ?

– Quel est l’état de l’accusateur? Son développement est-il harmonieux ? »

Des vies brisées

« En expertise, le magistrat nous demande d’évaluer la crédibilité de l’enfant. Or, il y a un amalgame qu’il faut lever entre crédibilité, sincérité, vérité et véracité. La crédibilité cela veut dire : “Je n’ai pas détecté chez cet enfant une tendance particulière à l’affabulation.” La sincérité, c’est le fait de croire à ce que l’on raconte. Être sincère ne signifie pas forcément dire la vérité. D’ailleurs, de quelle vérité parlons-nous ? De la vérité psychologique, c’est-à-dire de ce que le sujet ressent ? De la vérité judiciaire, c’est-à-dire de ce que la justice va pouvoir établir comme avéré ou comme infondé ? Ou de la vérité historique, c’est-à-dire de ce qui s’est réellement passé ? » [17]

Ainsi s’exprimait le psychiatre Paul Bensussan, lors d’un colloque intitulé « Écouter l’enfant et respecter la présomption d’innocence », qui réunissait des magistrats, des avocats, des psychiatres, des inspecteurs d’académie et des responsables de la protection de l’enfance. C’était la première fois qu’étaient publiquement débattus les effets dévastateurs sur les mineurs eux-mêmes des « fausses allégations de pédophilie » que Marceline Gabel considérait comme une « autre forme de maltraitance » des enfants. Dans un entretien filmé[18] que la responsable de l’Observatoire de l’enfance en danger, a réalisé avec Paul Bensussan, celle-ci tirait la sonnette d’alarme : « Les fausses allégations d’abus sexuel fabriquent une victime, car l’enfant va devoir grandir dans la conviction qu’il a été victime d’un abus sexuel. » De fait, une étude publiée par Linda Starr, une chercheuse de l’Université de Caroline du Nord, confirme les tourments psychologiques qui affectent de jeunes adultes ayant fait condamner injustement des hommes pour pédophilie : « Ces enfants, qui n’ont pas été abusés sexuellement, ont néanmoins expérimenté un trauma comparable à ceux qui l’ont réellement été »[19], a-t-elle déclaré au New York Times.

Des trente cas que j’ai étudiés, il ressort que les dégâts causés sont énormes :  pour l’accusateur qui paie les pots cassés d’un traitement judiciaire inapproprié de son mal-être ; et pour le mis en cause, dont la vie et la carrière sont brisées par l’étiquette qui lui colle à la peau. Après sa condamnation en première instance, Ibrahim Maalouf a perdu plusieurs contrats à l’étranger, ainsi que de nombreuses collaborations en France, comme celle avec la Maîtrise de Radio France. « Tant qu’il ne sera pas blanchi par la justice, je ne pourrai plus travailler avec lui, déplore Sofi Jeannin. C’est triste car ce n’est pas facile de trouver des ambassadeurs de son calibre qui aiment transmettre leurs compétences et acceptent de consacrer un peu de leur temps à la pédagogie »

[1] « L’ère du soupçon » (France 3, 2002) ; « Chasse au pédophile, quand la rumeur tue» (Canal+, 2004) et « L’école du soupçon » ( France 5 , 2007).

[2] L’école du soupçon, les dérives de la lutte contre la pédophilie, La Découverte, Paris, 2005.

[3] C’est le titre d’un livre du psychanalyste Alex Raffy, La Pédofolie. De l’infantilisme des grandes personnes, De Boeck, Bruxelles, 2004.

[4] Henri Leclerc, « La question pédophile », L’Infini, automne 1997, p. 6.

[5] La FAS propose un « appui juridique, financier et moral » à ses 715 000 adhérents, tous issus de l’enseignement public ».

[6] Le Parisien, 10 juin 2004.

[7] Vincent Magos (dir.), Procès Dutroux. Penser l’émotion, Coordination de l’aide aux victimes de maltraitance/ministère de la Communauté française, Temps d’arrêt, Bruxelles, p. 129.

[8] Paul Bensussan et Florence Rault, La Dictature de l’émotion. La protection de l’enfant et ses dérives, Belfond, Paris, 2002.

[9] Esprit, 1er juillet 2004.

[10] Le Parisien, 10 novembre 2018.

[11] Paul Bensussan, Inceste, le piège du soupçon, Belfond, Paris, 1999

[12] Le Monde, 23 novembre 2018.

[13] Le Figaro et  AFP agence, 9 mars 2017.

[14] Stephen J. Ceci et Maggie Bruck, L’Enfant témoin. Une analyse scientifique des témoignages d’enfants, De Boeck Université, Bruxelles, 1998

[15] Hubert Van Gijseghem (dir.), Us et abus de la mise en mots en matière d’abus sexuel, Éditions du Méridien, Montréal, 1999

[16] Michel Manciaux et Dominique Girodet (dir.), Allégations d’abus sexuels. Parole d’enfant, paroles d’adultes, Fleurus, Paris, 1999

[17] Fédération des autonomes de solidarité, Actes du colloque « Écouter l’enfant et respecter la présomption d’innocence », 21 février 2002.

[18] Produit par ANTHEA, avec le soutien du conseil général du Var, l’entretien a été diffusé dans la collection « Parole donnée ».

[19] Maggie Jones, « Who was abused ? », New York Times, 19/9/ 2OO4.

L’attaque du Monde Diplo contre Pierre Rabhi et la biodynamie

En août 2018,  Le Monde Diplomatique a publié  un article passablement méchant sur Pierre Rabhi. Intitulé « Le système Pierre Rabhi« , il a été rédigé par  Jean-Baptiste Malet, un  journaliste de 31 ans, qui tente notamment de nous expliquer que le paysan-philosophe et inspirateur du mouvement fructueux des Colibris n’est politiquement pas très clair, en raison de ses accointances passées avec deux mentors proches du gouvernement de Vichy. Je ne reviendrai pas sur les arguments et raccourcis scabreux utilisés par le polémiste, car Fabrice Nicolino les a démontés un à un sur son Blog Planète sans visa.

Pour ma part, je m’attacherai à deux  critiques qui jettent un voile de suspicion sur les véritables motivations de Malet, lequel  cherche manifestement à faire la peau à « l’icône Rabhi« , sans vraiment s’intéresser aux raisons profondes de son succès populaire. Dès le début le ton est donné:

« Dans le grand auditorium du palais des congrès de Montpellier, un homme se tient tapi en bordure de la scène tandis qu’un millier de spectateurs fixent l’écran. Portées par une bande-son inquiétante, les images se succèdent : embouteillages, épandages phytosanitaires, plage souillée, usine fumante, supermarché grouillant, ours blanc à l’agonie. « Allons-nous enfin ouvrir nos consciences ? », interroge un carton. « 

En quoi les mots que j’ai soulignés posent-t-ils problème? Mieux: Est-ce que J.B Malet ne partage pas le constat que suggèrent les « images », présentées avant l’entrée en scène de Pierre Rabhi? Y compris l’invitation à « ouvrir nos consciences » aux grands défis qui pourraient provoquer la fin de l’humanité?  En ce qui me concerne, cela fait déjà plusieurs années que, avec d’autres, j’essaie de tirer la sonnette d’alarme face au déni collectif et individuel qui caractérise ces défis: dérèglement climatique, extinction de la biodiversité, pollutions de l’eau, de l’air, des sols ou des aliments; épuisement des ressources et montagnes de déchets dues à la surconsommation de masse.

Le grand mérite de Pierre Rabhi est d’avoir su créer une brèche dans le mur du déni, en invitant chacun à  « faire sa part » et en prônant une« insurrection des consciences », face aux effets funestes d’ « une modernité hors de contrôle« . Tout cela le journaliste du Monde Diplomatique le dit, mais avec une ironie qui ridiculise le message du paysan-philosophe, et ,partant, tous ceux et celles qui se revendiquent du mouvement des Colibris, qu’il a fondé avec Cyril Dion. Et pourtant, ils sont très , très nombreux! N’ayant pas les outils théoriques ni pratiques, lui permettant d’apprécier la « modernité » qu’incarnent les « Colibris », Malet se contente de poncifs obsolètes, datant du … XXème siècle et plus précisément des fameuses « Trente Glorieuses » – que j’ai rebaptisées les « Trente Honteuses« : cette période dramatique de l’histoire des pays dits « développés » – grands profiteurs de la « modernité »- qui s’étend de la fin de la 2de guerre mondiale au premier choc pétrolier et qui se caractérise par l’entrée dans le grand gaspillage érigé en moteur de l’économie, à tous prix. Il est fort dommage que le jeune Malet n’ait pas essayé de comprendre, pourquoi partout en France mais aussi ailleurs en Europe ou en Amérique du Nord, des jeunes extrêmement diplômés – des ingénieurs, juristes, médecins- décident de plaquer leur carrière (en anglais on les appelle les « career shifters« ) pour s’adonner à un mode de vie que certains appellent « décroissant » et que, pour ma part, je dénomme « post-croissance » (d’après le terme proposé par l’économiste britannique Tim Jackson). Je leur ai consacré un film (ARTE/2014) et livre, intitulés Sacrée croissance!, où m’appuyant sur les travaux d’intellectuels comme Dominique Méda, Jean Gadrey, Juliet Shor ou Richard Heinberg, je montre que loin d’être des passéistes « rétifs à la modernité politique et au rationalisme qui structura le mouvement ouvrier au siècle passé » (sic), ces « colibris » sont des « lanceurs d’avenir » qui montrent la voie vers une société plus durable, plus juste et plus solidaire et qu’ils sont porteurs de la « modernité » qui nous fait tellement défaut.  Il est dommage aussi que  J.B. Malet n’ait pas été capable de poser sérieusement la seule question (bienveillante) qui vaille: Est-ce que l' »insurrection des consciences » suffira à stopper la machine de destruction en marche et ne faut-il pas aussi la structurer et l’appuyer sur un mouvement collectif qui vise aussi ce que j’appelle « l’insurrection des institutions »?  Je déplore, pour ma part, que les « Colibris » refusent bien souvent l’engagement politique, même si je partage bon nombre de leurs critiques, car je suis convaincue que sans les « politiques » -seuls capables de prendre les mesures appropriées pour accélérer le changement, dont nous avons besoin de toute urgence, mais aussi de permettre un changement d’échelle à l’action des « Colibris »- on ne s’en sortira pas.

Mais tout cela n’intéresse pas notre jeune journaliste, qui imperturbable continue son entreprise de démolition (par goût de la provocation et du scoop?) Après l’introduction citée plus haut, il poursuit:

« Le film terminé, la modératrice annonce l’intervenant que tout le monde attend : « Vous le connaissez tous… C’est un vrai paysan. »

Inutile de préciser que pour Malet, Pierre Rabhi qui prône « une régénération spirituelle, l’harmonie avec la nature et le cosmos, un contre-modèle local d’agriculture biologique non mécanisée » n’est pas un « vrai paysan ». 

C’est ma deuxième critique qui se fonde sur un « point de détail », car « le diable est dans le détail« . La qualité d’une investigation dénonciatrice se mesure à sa capacité à maîtriser précisément chaque « point de détail », en recoupant et confrontant les sources, et en les vérifiant, autant que faire se peut, sur le terrain. Il semble que Jean-Baptiste Malet ne connaisse pas ces règles fondamentales; il fonce comme un cheval fou, obsédé par un seul objectif: démontrer que Pierre Rabhi est un usurpateur qui  ne connaît rien à l’agriculture, ni à l’agro-écologie. L’accusation est grave, car, comme chacun sait, Pierre Rabhi est considéré comme l’un des pionniers de l’agro-écologie en France, une réputation qu’il a acquise grâce à son expérience paysanne dans sa ferme ardéchoise de Lablachère. Pour ma part, je lui ai rendu visite en août 2011, sur sa colline pelée de Montchamp, et moi, la fille d’un autre paysan revendiqué, Joël Robin (avec lequel je ne suis pas d’accord sur tout, loin s’en faut!), je m’étais dit qu’il avait fallu beaucoup de capacités d’innovation pour parvenir à rendre ces terres fertiles et y élever une famille de cinq enfants...

Pour dénigrer les talents agricoles du paysan-philosophe, Jean-Baptiste Malet, qui n’a pas l’air d’y connaître grand-chose en agriculture, avance un argument censé faire mouche:  Pierre Rabhi se revendique de l’agriculture biodynamique. À le lire, c’est la tare originelle, la preuve que tout cela n’est pas sérieux. Dans un autre article, publié en juillet dans Le Monde Diplomatique, le polémiste donne une définition de la biodynamie, qui montre  qu’il n’a sûrement jamais mis les pieds chez des agriculteurs – viticulteurs ou maraîchers– qui pratiquent la biodynamie. Selon lui,  celle-ci   » doit son appellation à l’organisation de rituels ésotériques dans les champs, chargés de dynamiser spirituellement les sols, les plantes et l’univers par des méditations, une liturgie et des accessoires qui seraient dotés de pouvoirs surnaturels« .  Diantre! J’ai consacré un chapitre à la biodynamie, dont le père fondateur est le germanophone Rudolf Steiner, dans mon livre Les moissons du futur, qui accompagnait le film éponyme (ARTE/2012) . Le portrait que je dresse de celui qui est aussi le fondateur de l’anthroposophie est beaucoup plus nuancé, car il intègre aussi les pratiques concrètes qui ont découlé de ses enseignements, que j’ai pu constater moi-même sur le terrain, ainsi que le montrent les deux vidéos que je mets en ligne ci-dessous.

Mais revenons d’abord à la « démonstration » de Jean-Baptiste Malet. Pour discréditer Pierre Rabhi, et notamment son action au Burkina Faso, il cite l’agronome René Dumont qui  » fin 1986 » est sollicité pour

« expertiser le centre dirigé par Rabhi. Le candidat écologiste à l’élection présidentielle de 1974 est épouvanté par ce qu’il découvre. S’il approuve la pratique du compost, il dénonce un manque de connaissances scientifiques et condamne l’approche d’ensemble: « Pierre Rabhi a présenté le compost comme une sorte de “potion magique” et jeté l’anathème sur les engrais chimiques, et même sur les fumiers et purins. Il enseignait encore que les vibrations des astres et les phases de la Lune jouaient un rôle essentiel en agriculture et propageait les thèses antiscientifiques de Steiner, tout en condamnant [Louis] Pasteur. »

La citation de René Dumont serait extraite d’un livre de l’agronome( Un monde intolérable. Le libéralisme en question,Le Seuil, 1988). Je ne conteste pas que René Dumont ait pu écrire ces mots (je n’ai pas le livre sous la main pour vérifier), mais force est de reconnaître que l’agronome n’a pas toujours tenu des propos aussi expéditifs sur le père de la biodynamie. Dans mon livre Les moissons du futur, je cite aussi René Dumont, qui dans un livre co-signé avec Jeanne-Marie Viel (L’Agriculture biologique : une réponse ?, Éditions Entente, Paris, 1979) écrit:  « Steiner est un des premiers à pressentir la notion d’écosystème. Pour lui, l’exploitation agricole biodynamique constitue un véritable organisme, qui doit se suffire à lui-même. Unité de base d’un paysage agricole doué d’une santé et d’une capacité de production durables, elle est le gage de la stabilité d’une société face aux crises politiques et économiques qui peuvent surgir« .

Dans mon livre Les moissons du futur, je cite aussi l’ ouvrage  coordonné par Claire Lamine et Stéphane Bellon (respectivement sociologue et agronome à l’INRA), où Pierre Masson, l’un des pionniers de l’agriculture biodynamique écrit: « Plus qu’une méthode ou une technique, l’agriculture biodynamique est aussi une philosophie des rapports entre l’homme et la nature, entre l’homme et la terre. La biodynamie tente d’approfondir les lois spécifiques du vivant et de les appliquer à l’agriculture. La pédosphère, l’écosphère et le paysage, ainsi que l’atmosphère et l’environnement cosmique, constituent l’environnement naturel. Les cultures, les animaux, l’agriculteur ainsi que l’environnement économique dans son entier exercent une influence à tous les niveaux de cet environnement naturel et réciproquement, créant ainsi des interrelations complexes. […] L’agriculture biodynamique se fonde sur une compréhension et une prise en compte de ces interactions afin de stimuler le vivant et ses propriétés intrinsèques dans le but de préserver un organisme sain, garant d’une agriculture durable« . (in Claire Lamine et Stéphane Bellon (dir.), Transitions vers l’agriculture biologique. Pratiques et accompagnements pour des systèmes innovants, Quae/Educagri, Paris, 2009

Comme je l’ai écrit dans Les moissons du futur, j’ai lu (en allemand dans le texte!),  la série de huit conférences que Rudolf Steiner donna du 7 au 16 juin 1924, dans le château de Koberwitz (situé aujourd’hui en Pologne). J’ai été frappée, bien sûr, par la dimension spirituelle qui les habite – et que certains critiques considèrent comme fort « hermétique » –, mais aussi par la modernité de leur contenu.  Regroupées sous le nom de Cours aux agriculteurs, ces conférences constituent le fondement de la biodynamie . « Une agriculture saine devrait pouvoir produire en elle-même tout ce dont elle a besoin », expliqua Rudolf Steiner lors de la deuxième conférence, prononcée le 10 juin 1924. Intitulée « Les forces de la terre et du cosmos », il y soulignait la place centrale qu’il accordait au sol, considéré comme un « organe véritable » au sein de l’exploitation agricole, conçue, elle, comme une « individualité » où interagissent des « processus vitaux » en liaison avec des « forces cosmiques ». Le fait que Steiner souligne le rôle des « forces cosmiques » et notamment de la lune dans le processus agricole  ne m’a pas surprise: mon grand-père- un « simple » paysan du Poitou Charentes m’a toujours expliqué qu’il tenait compte des cycles lunaires pour décider de la date de ses semis, pratique que mon père a abandonnée au nom de la « modernité » (faite d’engrais et de pesticides chimiques), ce qu’il regrette aujourd’hui… Quant à la place du sol dans le processus agricole, c’est précisément parce qu’ils l’ont ignorée que les adeptes de la « révolution verte » ont contribué à l’érosion massive des sols partout dans le monde!

Pour Steiner, la ferme est un « organisme vivant » unique, reposant sur l’interaction de nombreux éléments que le paysan, tel un « chef d’orchestre », cherche à harmoniser, en créant une « multitude de liens ».

Concrètement, l’agriculteur biodynamique se distingue de ses collègues biologiques « traditionnels » par l’application de trois principes, ainsi que l’explique le viticulteur Pierre Masson : la « conception de la ferme comme un organisme agricole, vivant, diversifié et le plus autonome possible pour tous les intrants », ce qui implique la cohabitation des animaux et des cultures ; l’utilisation d’un calendrier planétaire pour réaliser les travaux agricoles au moment le plus opportun, car « en biodynamie, l’influence des astres et de la Lune joue un rôle central sur la croissance des plantes ; et l’utilisation de « préparations biodynamiques », comme la « bouse de corne », pour renforcer l’équilibre des sols et des plantes.

Ah! La « bouse de corne »! Je vois déjà les esprits rationnels sursauter à la lecture de ces mots! Rassurez-vous, l’efficacité de la « bouse de corne » ne relève pas de la magie, mais de propriétés physico-chimiques très rationnelles, ainsi que me l’a expliqué Friedrich Wenz, un céréalier de la Forêt Noire, dont les résultats agricoles sont si spectaculaires que sa ferme attire, chaque année, des centaines de paysans européens, qui n’en peuvent plus des effets de la « modernité agricole« : érosion des sols, vulnérabilité aux aléas climatiques, baisse des rendements, etc (ainsi qu’on le voit dans mon film Les moissons du futur). Dans cette vidéo, Friedrich Wenz raconte son enquête pour comprendre comment fonctionne la « bouse de corne ».

Au Sénégal, j’ai rencontré un paysan qui pratique la biodynamie dans une zone carrément désertique, où il obtient des résultats proprement spectaculaires, ainsi qu’on le voit dans la seconde partie de cette vidéo.

En résumé, les « arguments », avec lesquels Jean-Baptiste Malet prétend nier à Pierre Rabhi la qualité de « vrai paysan » sont grossiers; de même qu’est injuste et calomnieuse sa tentative de dépeindre l’inspirateur du mouvement des Colibris comme un « gourou – terme qu’il prend bien garde de ne pas utiliser, car susceptible d’entraîner des poursuites judiciaires, en raison de sa connotation très négative- totalement déconnecté de la réalité du monde et  tourné vers le passé. J’ajoute qu’il est fort dommage que Le Monde Diplomatique ait accepté de publier un article aussi déséquilibré et partial.