Un Prix littéraire partagé par deux « bêtes noires » de Monsanto!

Vendredi 14 décembre, Nicolas Hulot me remettra le Prix Littéraire des Droits de l’Homme pour mon livre Le Roundup face à ses juges, que je partagerai avec Paul François, co-auteur (avec Anne-Laure Barret) du livre Un paysan contre Monsanto.

Quel joli « hasard »! Je rappelle que c’est Nicolas Hulot qui avait préfacé mon livre Le monde selon Monsanto. C’est aussi à l’occasion d’une projection du film éponyme, à Ruffec, en avril 2008, que j’ai rencontré pour la première fois Paul François, qui ne savait à l’époque à quel saint se vouer, tant son intoxication au Lasso (un herbicide de Monsanto) ne suscitait que … l’indifférence générale.  Peu après, Paul m’avait rendu visite dans mon domicile francilien, avec son gros dossier sous le bras. Après avoir épluché tous les documents, pendant deux mois, j’avais décidé que le drame qu’avait vécu l’agriculteur charentais ouvrirait mon film et mon livre Notre poison quotidien. C’est ainsi que Paul a participé à la projection à la presse du documentaire, organisée au siège d’ARTE, en janvier 2011. 80 journalistes étaient présents, ainsi que le rappelle cette petite vidéo… souvenir.

Je salue le courage et la détermination de Paul  et de sa femme Sylvie, disparue tragiquement récemment, ainsi que de ses deux filles qui n’ont cessé de se battre pour que les  agriculteurs cessent d’être empoisonnés par des produits chimiques hautement toxiques. Pour leur rendre hommage, je mets en ligne un extrait du chapitre que j’avais consacré à leur combat dans Notre poison quotidien. J’y notais déjà que Paul et moi-même représentions, sans l’ombre d’un doute, les « deux bêtes noires » de Monsanto!

L’appel de Ruffec

« Pourquoi cette rencontre aujourd’hui ? Ça fait quinze ans que nous travaillons sur les pollutions chimiques, notamment sur les pollutions liées aux pesticides, et ça fait quinze ans que nous voyons partout dans les campagnes de France des agriculteurs qui sont malades ou qui nous disent qu’ils ont des collègues malades. Le but de cette journée est que vous puissiez vous exprimer et puis aussi trouver un certain nombre de réponses à des questions que vous vous posez en termes de toxicologie, médicaux ou bien légaux, car nous avons ici des experts qui sont à votre disposition. »

C’est par ces mots que François Veillerette, le président et fondateur du MDRGF, a ouvert la réunion exceptionnelle du 17 janvier 2010 qui se clôturera par l’« appel de Ruffec ». Installé depuis vingt-cinq ans dans l’Oise – une région d’agriculture intensive où se développa sa fibre écologiste –, cet enseignant, qui présida Greenpeace France de 2003 à 2006 avant d’être élu vice-président de la région Picardie sur la liste d’Europe Écologie, est l’un des meilleurs connaisseurs français du dossier des pesticides. Son livre Pesticides, le piège se referme[i] est une mine de références scientifiques que j’ai soigneusement épluchées avant de me lancer dans mon enquête.

Parmi les « experts » qu’il avait conviés à Ruffec, il y avait André Picot, un chimiste qui travailla chez le géant de la pharmacie Roussel-Uclaf avant de rejoindre le Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Réputé pour son indépendance courageuse, dans un milieu où les connivences avec l’industrie sont fréquentes, il claqua en 2002 la porte de l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (AFSSA)[1], car il était en désaccord avec les pratiques de l’institution pour traiter les dossiers sensibles. Il y avait aussi Genon Jensen, directrice de l’Alliance santé environnement (Health and Environmental Alliance, HEAL), une ONG basée à Bruxelles qui coordonne un réseau de soixante-cinq associations européennes, dont le MDRGF, et qui a lancé en novembre 2008 une campagne intitulée « Pesticides et cancers », soutenue par l’Union européenne. Il y avait enfin Me Stéphane Cottineau, l’avocat du MRDGF, et Me François Lafforgue, l’un des conseils de l’Association nationale de défense des victimes de l’amiante (Andeva) ainsi que de l’Association des vétérans des essais nucléaires ou de celle des victimes de la catastrophe de l’usine d’AZF, à Toulouse.

Me Lafforgue est aussi l’avocat de Paul François, un agriculteur qui souffre de graves troubles chroniques provoqués par une intoxication aiguë accidentelle en 2004 et qui est devenu la figure de proue du Réseau pour défendre les victimes des pesticides, créé en juin 2009 par le MDRGF[ii]. Exploitant une ferme à Bernac, à quelques kilomètres de Ruffec, c’est lui qui avait suggéré d’organiser la rencontre sur ses terres, car son histoire est devenue le symbole du drame qui déchire de nombreuses familles de paysans un peu partout en France. Et tout naturellement, c’est à lui que François Veillerette a demandé d’ouvrir la séance des témoignages, tandis qu’un silence religieux s’abattait sur la salle de l’hôtel de l’Escargot, situé en périphérie de Ruffec, au milieu des champs de maïs.

Assis en cercle, comme dans un groupe de parole, les agriculteurs et leurs épouses avaient fait, pour certains, plusieurs centaines de kilomètres pour rejoindre la petite commune de Charente, malgré la maladie qui les minait. Comme Jean-Michel Desdion, originaire du Centre, atteint d’un myélome, un cancer de la moelle, ou Dominique Marshall, venu des Vosges, soigné pour un syndrome myélo-prolifératif, une sorte de leucémie ; ou encore Gérard Vendée, un agriculteur du Cher souffrant de la maladie de Parkinson ; ou enfin Jean-Marie Bony, qui travaillait dans une coopérative agricole du Languedoc-Roussillon, jusqu’à ce qu’on lui diagnostique un lymphome non hodgkinien. Comme nous le verrons, l’affection de certains d’entre eux avait été reconnue comme maladie professionnelle par la Mutualité sociale agricole, après une longue bataille, d’autres étaient en cours de reconnaissance (voir infra, chapitre 3).

Connaissant la pudeur de ces hommes et de ces femmes, durs à la tâche et peu enclins à se plaindre hors du cercle familial, je mesurais sans mal l’effort consenti pour participer à l’« appel de Ruffec », adressé aux pouvoirs publics pour qu’ils retirent du marché au plus vite les pesticides dangereux pour la santé et l’environnement, mais aussi aux agriculteurs, pour qu’ils cessent de vivre comme une fatalité les pathologies qui les affligent, en saisissant éventuellement la justice.

« Je suis heureux que vous soyez venus, a dit Paul François, visiblement ému, car je sais que cela n’est pas facile. Les maladies causées par les pesticides sont un sujet tabou. Mais il est temps que nous rompions le silence. C’est vrai que nous avons une part de responsabilité dans la pollution qui contamine l’eau, l’air et les aliments, mais il ne faut pas oublier que nous utilisons des produits homologués par les pouvoirs publics et que nous sommes aussi les premières victimes… »

Victime d’une intoxication aiguë, par l’herbicide « Lasso » de Monsanto

Ce n’est pas la première que je rencontrais Paul François. En avril 2008, j’avais participé à une projection de mon film Le Monde selon Monsanto, à la demande d’une association de Ruffec présidée par Yves Manguy, un ancien de la JAC qui avait bien connu mon père et qui fut le premier porte-parole de la Confédération paysanne, à sa création en 1987[2]. Près de cinq cents personnes s’étaient pressées dans la salle des fêtes de la commune, et la soirée s’était terminée par une séance de signature de mon livre. Un homme s’était approché en demandant à me parler. C’était Paul François, quarante-quatre ans à l’époque, qui, au milieu de la cohue, avait commencé à me raconter son histoire. Encouragée par Yves Manguy, qui m’avait fait comprendre que son affaire était sérieuse, j’avais invité l’agriculteur à me rendre visite à mon domicile de la région parisienne, dès qu’il « monterait » sur la capitale. Il avait débarqué, quelques semaines plus tard, un énorme dossier sous le bras et nous avions passé la journée à le décortiquer ensemble.

Installé sur une ferme de 240 hectares où il cultivait du blé, du maïs et du colza, Paul François avait avoué, avec un sourire contrit, qu’il avait été le « prototype de l’agriculteur conventionnel ». Entendez : un adepte de l’agriculture chimique, qui utilisait sans état d’âme les multiples molécules – herbicides, insecticides et fongicides – recommandées par sa coopérative pour le traitement des céréales. Jusqu’à ce jour ensoleillé d’avril 2004 où sa « vie a basculé[iii] », après un accident grave dû à ce que les toxicologues appellent une « intoxication aiguë » (poisoning en anglais), un empoisonnement provoqué par l’inhalation d’une grande quantité de pesticide.

Le céréalier venait de pulvériser sur ses champs de maïs du Lasso, un herbicide fabriqué par la multinationale américaine Monsanto. Dans une publicité télévisée de la firme vantant les mérites du désherbant, on voit un agriculteur d’une quarantaine d’années, casquette vissée sur la tête, qui, après avoir énuméré les mauvaises herbes « polluant » ses champs, conclut, regard fixé sur la caméra : « Ma réponse, c’est le contrôle chimique des mauvaises herbes. S’il est bien utilisé, personne n’est affecté, sauf les mauvaises herbes. » Ce genre de spot était monnaie courante aux États-Unis dans les années 1970, quand les industriels de la chimie n’hésitaient pas à recourir au petit écran pour convaincre les agriculteurs, mais aussi les consommateurs, de l’utilité de leurs produits pour le bien de tous.

Après l’épandage, Paul François avait vaqué à d’autres occupations, puis était revenu quelques heures plus tard pour vérifier que la cuve de son pulvérisateur avait bien été rincée par le système de nettoyage automatique. Contrairement à ce qu’il pensait, la cuve n’était pas vide mais contenait des résidus de Lasso, et notamment de monochlorobenzène, encore appelé « chlorobenzène », le principal solvant de la formulation. Chauffé par le soleil, celui-ci s’était transformé en gaz, dont les vapeurs ont assailli l’agriculteur. « J’ai été saisi de violentes nausées et de bouffées de chaleur, m’a-t-il expliqué. J’ai aussitôt prévenu ma femme, infirmière, qui m’a conduit aux urgences de Ruffec, en prenant soin d’emporter l’étiquette du Lasso. J’ai perdu connaissance en arrivant à l’hôpital, où je suis resté quatre jours en crachant du sang, avec de terribles maux de tête, des troubles de la mémoire, de la parole et de l’équilibre. »

Première (étrange) anomalie – et nous verrons que le dossier de Paul François en est truffé –, contacté par le médecin urgentiste de Ruffec, qui avait pris connaissance du produit inhalé, le centre antipoison de Bordeaux a déconseillé par deux fois de réaliser des prélèvements sanguins et urinaires, qui auraient permis de mesurer le niveau de l’intoxication en détectant les traces de la matière active[3] du Lasso, l’alachlore, ainsi que du chlorophénol, le principal métabolite – c’est-à-dire le produit de sa dégradation par l’organisme – du chlorobenzène. L’absence de ces prélèvements fera cruellement défaut quand l’agriculteur portera plainte contre la célèbre multinationale de Saint Louis (Missouri). Mais nous n’en sommes pas encore là…

Après son hospitalisation, Paul François est en arrêt de travail pendant cinq semaines, pendant lesquelles il souffre de bégaiements et de périodes d’amnésie plus ou moins longues. Puis, malgré un « profond état de fatigue », il décide de « reprendre le boulot ». Au début du mois de novembre 2004, soit plus de six mois après son accident, il est frappé d’un « moment d’absence » : alors qu’il conduit sa moissonneuse-batteuse, il quitte brutalement le champ où il est en train de récolter, pour traverser un chemin. « J’étais totalement inconscient, raconte-t-il aujourd’hui. J’aurais très bien pu foncer sur un arbre ou dans un fossé. » Pensant qu’il s’agit des séquelles de l’intoxication d’avril, son médecin traitant contacte le centre antipoison d’Angers, lequel, comme son homologue de Bordeaux, refuse de l’examiner et de faire des prélèvements sanguins et urinaires…

En 2007, lorsque Me Laforgue, l’avocat de Paul François, sollicitera le professeur Jean-François Narbonne, directeur du groupe de toxicologie biochimique de l’université de Bordeaux et expert auprès d’institutions comme l’AFSSA, pour établir un rapport, celui-ci ne mâchera pas ses mots : « Il faut insister ici sur le comportement aberrant des centres antipoisons français qui, contre toute logique scientifique, ont à plusieurs reprises déconseillé de réaliser des mesures de biomarqueurs d’exposition, malgré les demandes réitérées de la famille de Paul François, écrit-il le 20 janvier 2008. Ces absences ahurissantes sont incompréhensibles pour un toxicologue et laissent la porte ouverte à toutes les hypothèses, allant de l’incompétence grave à une volonté délibérée de ne pas fournir de preuves pouvant impliquer un produit commercialisé et éventuellement la firme productrice. […] Cette faute grave justifie des suites judiciaires. »

Pourtant, s’ils avaient fait leur travail, en respectant leur mission de santé publique, les toxicologues des centres antipoisons de Bordeaux et d’Angers auraient pu sans mal consulter les fiches techniques du Lasso, dont la première « autorisation de mise sur le marché » a été accordée en France à Monsanto le 1er décembre 1968. Ils auraient pu constater que l’herbicide est constitué d’une matière active, l’alachlore, à hauteur de 43 %, et de plusieurs adjuvants, encore appelés « matières inertes », dont le chlorobenzène utilisé comme solvant, qui représente 50 % du produit. Cette substance a bien été déclarée par Monsanto au moment de sa demande d’homologation du Lasso, mais elle ne figure pas sur l’étiquette des bidons vendus aux agriculteurs. Et si on additionne les pourcentages attribués à l’alachlore et au chlorobenzène, le compte n’y est pas : les 7 % restants sont couverts par le « secret commercial », les fabricants n’étant pas tenus de communiquer aux agences de réglementation l’identité des adjuvants qui entrent à moins de 7 % dans la formulation de leurs produits…

En révisant la fiche du chlorobenzène établie par l’Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles (INRS), les responsables des centres antipoisons auraient en tout cas pu lire que cet « intermédiaire de synthèse organique » utilisé pour la « fabrication de colorants et de pesticides », est « nocif par inhalation » et « entraîne des effets néfastes à long terme ». De plus, il « se concentre dans le foie, les reins, les poumons et, surtout, le tissu adipeux. […] L’inhalation de vapeurs provoque une irritation oculaire et des voies respiratoires lors d’expositions de l’ordre de 200 ppm (930 mg/m3). À forte dose, on peut observer une atteinte neurologique associant somnolence, manque de coordination, dépression du système nerveux central puis troubles de conscience ». Enfin, les experts de l’INRS recommandent d’effectuer un « dosage du 4-chlorocatéchol et du 4-chlorophénol dans les urines », les deux métabolites du chlorobenzène, « pour la surveillance biologique des sujets exposés ». Précisément ce que les deux centres antipoisons consultés ont refusé de faire ! À noter, enfin, que le solvant est inscrit au tableau n° 9 des maladies professionnelles du régime général de la Sécurité sociale, parce qu’il peut entraîner des accidents nerveux aigus.

Quant à l’alachlore, la molécule active du Lasso qui lui confère sa fonction herbicide, un document de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et de la Food and Agriculture Organization (FAO), datant de 1996, note que chez des « rats exposés à des doses létales » la mort est précédée « de production de salive, de tremblements, d’un effondrement et de coma[iv] ». S’agissant de l’étiquetage des bidons, les organisations onusiennes recommandent de préciser que le produit est un « cancérigène possible pour les humains » et que les utilisateurs doivent porter une « combinaison de protection, des gants et un masque » au moment des manipulations. Enfin, elles précisent que bien qu’« aucun cas n’ait été rapporté », les « symptômes d’une intoxication aiguë seraient probablement des maux de tête, nausées, vomissement et vertige. Une intoxication grave peut produire des convulsions et le coma ». C’est pour toutes ces raisons que le Canada a interdit l’usage du Lasso dès le 31 décembre 1985, suivi par l’Union européenne en… 2007[4].

En France, un document du ministère de l’Agriculture annonce début 2007 que le « retrait définitif » de l’herbicide est prévu pour le 23 avril 2007, mais qu’un « délai de distribution » a été accordé jusqu’au 31 décembre et que le « délai d’utilisation » a été fixé, lui, au 18 juin 2008 ! Histoire de laisser Monsanto et les coopératives agricoles écouler tranquillement leurs stocks, ainsi que le prouve un article de l’hebdomadaire Le Syndicat agricole qui annonce, le 19 avril 2007, plusieurs « retraits programmés » de pesticides, dont ceux à base d’alachlore, comme le Lasso, l’Indiana et l’Arizona. « Cependant, précise le journal, comme le prévoit la directive européenne 91/414, les États membres peuvent disposer d’un délai de grâce permettant de supprimer, d’écouler et d’utiliser les stocks existants[v]. »

Il est intéressant de souligner que l’article n’explique à aucun moment pourquoi l’Union européenne a décidé de « suspendre les autorisations de mise sur le marché », c’est-à-dire en termes clairs d’interdire les herbicides de Monsanto, dont la substance active s’est révélée cancérigène dans des études conduites sur des rongeurs. Tout se passe comme si les préoccupations agronomiques passaient au-dessus des préoccupations sanitaires, alors que, faut-il le rappeler, si les herbicides sont retirés de la vente, c’est qu’ils mettent en danger la santé de leurs utilisateurs, en l’occurrence des lecteurs du Syndicat agricole !

Le combat de Paul François

Pour Paul François, l’accident du travail tourne au cauchemar. Le 29 novembre 2004, il tombe brutalement dans le coma à son domicile et ce sont ses deux filles, alors âgées de neuf et treize ans, qui donnent l’alerte. Il est hospitalisé au CHU de Poitiers pendant plusieurs semaines. Dans un bilan de santé, établi le 25 janvier 2005, le médecin du service des urgences décrit un « état de conscience extrêmement altérée », le patient « ne répond pas aux ordres simples », « l’électroencéphalogramme […] montre une activité aiguë, lente, subintrante pouvant faire penser à un état de mal épileptique ». Le même jour, un neurologue note : « Il persiste des troubles d’élocution (dysarthrie) et amnésie. »

S’ensuivent sept mois rythmés par les hospitalisations, dont soixante-trois jours à l’hôpital parisien de La Pitié-Salpêtrière, les transferts de service en service et les comas à répétition. Curieusement, les différents spécialistes consultés s’acharnent à ignorer, dans un bel ensemble, l’origine des troubles de l’agriculteur : son empoisonnement au Lasso. Dépression, maladie mentale, épilepsie, différentes hypothèses sont tour à tour étudiées, à grand renfort d’examens. Paul François enchaîne les scanners, les encéphalogrammes et subit même une évaluation psychiatrique, mais finalement toutes ces pistes sont écartées.

Las de ces atermoiements et poussé par sa femme, Paul François contacte l’Association toxicologie-chimie, présidée par le professeur André Picot, l’un des experts de la rencontre de Ruffec. Celui-ci lui conseille de faire analyser le Lasso, pour savoir quelle est la composition exacte de l’herbicide et, notamment, quels sont les produits couverts par le secret commercial, ceux que Monsanto n’a pas été tenu de déclarer car ils entrent à moins de 7 % dans la formulation. Confiée à un laboratoire spécialisé, l’analyse révèlera que l’herbicide contient 0,2 % de chlorométhylester de l’acide acétique, un additif issu d’un produit extrêmement toxique, le chloroacétate de méthyle, capable de provoquer par inhalation ou par contact cutané l’asphyxie cellulaire[5].

Quand, au cours de mon enquête, j’essaierai de comprendre comment était justifiée cette incroyable règle qui consiste à autoriser les fabricants de pesticides à mettre n’importe quelle substance dans leur produit, aussi toxique soit-elle, au motif qu’elle ne dépasse pas 7 % de la formulation, je n’obtiendrai aucune réponse des représentants des agences de réglementation, et notamment de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA). J’en conclus que cette clause aberrante est un cadeau fait aux industriels, dont l’objectif est de favoriser leurs intérêts au détriment de ceux des usagers, en l’occurrence ici des agriculteurs.

Désireux de comprendre l’origine de ses troubles neurologiques, pour éventuellement mieux les soigner, Paul François demande au directeur adjoint de la coopérative qui lui a fourni le Lasso de prendre contact avec Monsanto. Celui-ci l’informe qu’il a déjà signalé l’accident à la filiale française de la multinationale, installée dans la banlieue de Lyon, mais que celle-ci n’a pas donné suite. « J’étais très naïf, dit aujourd’hui Paul François. Je pensais que Monsanto allait collaborer pour m’aider à trouver une solution à mes problèmes de santé. Mais il n’en fut rien ! » Finalement, grâce à la ténacité du représentant de la coopérative, un premier échange téléphonique a lieu entre Sylvie François, l’épouse de Paul, et le docteur John Jackson, un ancien salarié de Monsanto devenu consultant de la firme en Europe. « Ma femme a été très choquée, commente l’agriculteur, car après avoir affirmé qu’il ne connaissait pas d’antécédents d’intoxication au Lasso, il a proposé une compensation financière, en échange de l’engagement d’abandonner toute poursuite contre la firme. » Toujours les bonnes vieilles pratiques que j’ai longuement décrites dans mon livre Le Monde selon Monsanto, consistant à acheter le silence des victimes, voire à les intimider, pour que le business puisse continuer, quel qu’en soit le prix sanitaire ou environnemental.

Devant l’insistance de Sylvie François, le bon docteur Jackson accepte d’organiser un rendez-vous téléphonique avec le docteur Daniel Goldstein, en charge du département de toxicologie au siège de la firme, à Saint Louis, dans le Missouri. Ne parlant pas anglais, Paul François demande à un ami, chef d’entreprise de conduire l’entretien. À l’instar de son collègue d’Europe, l’Américain commence par proposer une indemnisation financière. « Nous avions vraiment l’impression que mes problèmes de santé ne lui importaient guère, raconte Paul François. Il est même allé jusqu’à nier la présence de chlorométhylester de l’acide acétique dans la formulation du Lasso ! Mais quand nous lui avons proposé de lui envoyer le résultat de l’analyse, effectuée sur deux échantillons de Lasso, fabriqué à deux ans d’intervalle, il a changé de stratégie en disant que la présence de la molécule devait être due à un processus de dégradation de l’herbicide. Si c’est le cas, il est curieux que le taux soit exactement le même dans les deux échantillons ! » En clair : pour le représentant de Monsanto, le chlorométhylester de l’acide acétique serait le résultat d’une réaction chimique accidentelle provoquée par le vieillissement de l’herbicide. « “C’est de la mauvaise foi”, commente André Picot, qui estime que le “chloro­acétate était utilisé pour son pouvoir énergisant afin d’augmenter l’activité du désherbant”[vi]. »

La « bête noire de Monsanto »

C’est ainsi que Paul François devient « l’une des bêtes noires de Monsanto », pour reprendre l’expression de La Charente libre. Une caractéristique qu’assurément nous partageons ! Mais, très vite, il devient aussi « un cas d’école et de polémique pour les scientifiques et toxicologues[vii] ». En effet, constatant l’aggravation de l’état neurologique du céréalier, l’hôpital de La Pitié-Salpêtrière décide de réaliser les prélèvements urinaires que les centres antipoison n’avaient pas jugés bon de recommander. Effectués le 23 février 2005, soit dix mois après l’accident initial, ceux-ci révèlent, contre toute attente, un pic d’excrétion du chlorophénol, le principal métabolite du chlorobenzène, ainsi que des produits de dégradation de l’alachlore. Tout indique qu’une partie de l’herbicide a été stockée dans l’organisme, notamment les tissus adipeux, de Paul François, et que le relargage progressif dans le sang est à l’origine des comas et troubles neurologiques graves qui l’assaillent régulièrement.

Mais au lieu de se rendre à l’évidence et d’agir en conséquence, les « spécialistes », avec en tête les toxicologues des centres antipoison, maintiennent que c’est impossible. Pour justifier leur déni, ils invoquent le fait que la durée de vie du chlorophénol ou du monochlorobenzène dans le corps ne peut dépasser trois jours et qu’en aucun cas on ne peut retrouver trace de ces molécules au-delà de ce délai. Une explication toute théorique basée sur les données toxicologiques fournies par les fabricants, dont nous verrons qu’elles sont bien souvent sujettes à caution (voir infra, chapitre 5).

Si l’on prend l’exemple de la fiche technique établie par l’INRS pour le chlorobenzène, qui repose bien évidemment sur les études communiquées par les industriels, on constate que les données concernant l’élimination de la substance par l’organisme, après l’administration orale d’une dose relativement élevée (500 mg/kg de poids corporel, deux fois par jour, pendant quatre jours) ont été obtenues à partir d’une expérience menée sur le lapin. Le rongeur est certes un mammifère avec lequel nous partageons un certain nombre de caractéristiques, mais de là à conclure, les yeux fermés, que les mécanismes d’excrétion constatés chez la pauvre bête sont extrapolables à l’homme, c’est un pas un peu vite franchi ! Surtout quand cet argument sert à nier le lien entre une intoxication humaine aiguë par inhalation et ses effets neurologiques à long terme.

Pour l’homme, les seules données disponibles concernent des prélèvements effectués « en sortie de poste » sur des ouvriers travaillant dans des usines fabricant du chlorobenzène (ou l’utilisant, la fiche ne le précise pas). « Chez l’homme, écrivent ainsi les experts de l’INRS, le 4-chlorocatéchol et le 4-chlorophénol apparaissent dans les urines rapidement après le début de l’exposition, avec un pic d’élimination atteint à la fin de l’exposition (vers la huitième heure). L’élimination urinaire est biphasique : les demi-vies du 4-chlorocatéchol sont de 2,2 heures et de 17,3 heures pour chaque phase respectivement, celles du 4-chlorophénol sont de 3 heures et de 12,2 heures. L’excrétion du 4-chlorocatéchol est environ trois fois plus importante que celle du 4-chlorophénol. » Il faut bien admettre que la fiche est laconique : elle ne dit pas quel fut le degré de l’exposition des ouvriers, mais on peut subodorer qu’il fut inférieur au « gazage », pour reprendre le terme du professeur André Picot, subi par Paul François, car dans le cas contraire, ils auraient fini à l’hôpital ! Elle ne dit pas non plus si le mécanisme d’excrétion constaté concerne tout ou partie des métabolites, dont, par ailleurs, l’INRS précise qu’ils ont tendance à « se concentrer dans les tissus adipeux ».

Tout cela ressemblerait fort à une bataille de spécialistes, somme toute assez ennuyeuse, s’il n’était la conclusion honteuse – et je pèse mes mots – tirée par les brillants toxicologues de trois centres antipoison français : si on a retrouvé les métabolites du chlorobenzène et de l’alachlore dans les urines, et même les cheveux de Paul François, en février puis en mai 2005, c’est qu’il avait inhalé du Lasso quelques jours plus tôt !

« La première fois que j’ai entendu cet argument, je me suis passablement énervé, raconte l’agriculteur. C’était dans la bouche du docteur Daniel Poisot, le chef de service du centre antipoison de Bordeaux. En clair, il m’accusait de me shooter au Lasso ! Quand je lui ai fait remarquer que le premier prélèvement urinaire a été effectué au milieu d’une longue hospitalisation à La Pitié-Salpêtrière, rendant difficile un contact avec l’herbicide, il a répondu que rien ne m’empêchait de cacher une fiole dans ma chambre d’hôpital ! J’étais tellement sidéré que j’ai fait une remarque sur les liens entre certains toxicologues et l’industrie chimique. Il a ri, en disant que c’était de la fiction et que de toute façon les firmes étaient là pour fabriquer des produits sains et non pour mettre la planète en danger et encore moins les hommes. »

L’argument de la toxicomanie supposée de Paul François a aussi été évoqué par le docteur Patrick Harry, le responsable du centre antipoison d’Angers, lors d’une conversation téléphonique avec Sylvie François, ainsi qu’il ressort du témoignage qu’elle a rédigé pour le tribunal des affaires de sécurité sociale (TASS) d’Angoulême : « Il m’a dit froidement que les résultats d’analyse ne s’expliquaient que par une inhalation volontaire du produit. »

Quant au docteur Robert Garnier, chef de service du centre antipoison et de toxicovigilance de Paris, il n’a certes pas évoqué ouvertement la possibilité d’une « inhalation volontaire », préférant psychiatriser les troubles de Paul François. « Le monochlorobenzène peut expliquer l’accident initial et les troubles observés pendant les heures, voire les jours suivants, mais il n’est pas directement à l’origine des troubles qui sont survenus au cours des semaines et des mois ultérieurs, affirme-t-il dans un courrier au docteur Annette Le Toux, le 1er juin 2005. Son intoxication aiguë a suffisamment inquiété cet exploitant agricole pour qu’il craigne d’être durablement intoxiqué ; la répétition des malaises pourrait être la somatisation de cette anxiété. » Dans sa réponse, quinze jours plus tard, le médecin de la Mutualité sociale agricole (MSA) rappelle que les « troubles » sont des « pertes de connaissance complète » et que le bilan « exclut l’origine psychiatrique des malaises notés ». Puis, manifestement gênée aux entournures, elle ajoute qu’il manque un « fil conducteur » dans ce dossier.

Et pour cause : tous les toxicologues consultés se sont obstinés à nier les effets chroniques du Lasso et de ses composants pour dédouaner le poison de Monsanto ! Pourquoi ? Nous verrons ultérieurement qu’un certain nombre de toxicologues et chimistes gardent des liens très étroits avec l’industrie chimique, y compris – et c’est là que le bât blesse – quand ils occupent des fonctions dans des institutions publiques, comme ici les centres antipoison. Parfois, il s’agit de véritables conflits d’intérêt que les intéressés se gardent bien de rendre publics ; parfois aussi, il s’agit tout simplement d’une « relation incestueuse » due au fait que ces scientifiques spécialisés dans la chimie ou la toxicologie sont « issus d’une même famille », pour reprendre les termes de Ned Groth, un expert environnemental que j’ai rencontré aux États-Unis (voir infra, chapitres 12 et 13).

Cette consanguinité chronique est clairement illustrée par l’exemple du docteur Robert Garnier, le responsable du centre antipoison de Paris. Lors de sa visite à mon domicile, Paul François m’avait montré un document qu’il avait imprimé à partir du site Web de Medichem, dont j’ai gardé une copie[viii]. Cette « association scientifique internationale », qui s’intéresse exclusivement à « la santé liée au travail et à l’environnement dans la production et l’usage de produits chimiques », a été créée en 1972 par le docteur Alfred Thiess, l’ancien directeur médical de la firme chimique allemande BASF. Parmi ses soutiens, on compte certaines des plus grandes entreprises mondiales de la chimie, dont la plupart ont un passé – et un présent – de pollueurs avérés.

Chaque année, Medichem organise un colloque international. En 2004, celui-ci s’est tenu à Paris, sous la présidence du docteur… Robert Garnier, qui faisait alors partie du conseil d’administration de l’association, aux côtés, par exemple, du docteur Michael Nasterlack, un cadre de BASF occupant la fonction de secrétaire. Dans la liste des participants au colloque, figurait le docteur… Daniel Goldstein, le toxicologue en chef de Monsanto, celui-là même qui a proposé une transaction financière à Paul François contre l’abandon d’éventuelles poursuites ! Lors d’une rencontre avec le docteur Garnier, l’agriculteur de Ruffec lui avait demandé s’il connaissait son collègue de la firme de Saint Louis, ce que le responsable du centre antipoison de Paris avait nié. Toujours est-il qu’au moment d’écrire ce livre, je n’ai pas retrouvé sur le Web le document que m’avait remis Paul François, car il a tout simplement disparu…

En procès contre la MSA et Monsanto

« À dire vrai, mon affaire m’a fait perdre ma naïveté, soupire l’agriculteur, et voilà comment, pour la première fois de ma vie, je me suis retrouvé devant les tribunaux. » Devant le refus de la Mutualité sociale agricole et de l’AAEXA – l’organisme dépendant de la MSA qui prend en charge les accidents du travail – de reconnaître ses graves problèmes de santé comme une maladie professionnelle, Paul François décide de saisir le tribunal des affaires de sécurité sociale (TASS) d’Angoulême.

Le 3 novembre 2008, le TASS lui donne raison, en affirmant que « sa rechute déclarée le 29 novembre 2004 est directement liée à l’accident du travail dont il a été victime le 27 avril 2004 et qu’elle doit être prise en charge au titre de la législation professionnelle ». Dans son jugement, le tribunal se réfère au rapport du professeur Jean-François Narbonne, que j’ai précédemment cité, qui note que les troubles sont dus au « stockage massif des substances dans les tissus adipeux et/ou [au] blocage persistant des activités de métabolisation ». En d’autres termes : devant le niveau extrêmement élevé de l’empoisonnement, les fonctions de métabolisation des substances toxiques se sont bloquées, entraînant un stockage de ces dernières dans l’organisme. « Bien qu’exceptionnelle, cette hypothèse est tout à fait plausible », commente André Picot. Un avis que partage le professeur Gérard Lachâtre, expert au service de pharmacologie et de toxicologie du CHU de Limoges, l’unique spécialiste à avoir envisagé un lien entre les troubles neurologiques récurrents de Paul François et son « gazage » au lasso.

Pour l’agriculteur de Ruffec, la décision du TASS d’Angoulême constitue une première victoire. Mais il ne s’arrête pas là : il porte plainte contre Monsanto, devant le tribunal de grande instance de Lyon[6], au motif que la firme a « manqué à son obligation d’information relative à la composition du produit ». « Sur l’emballage fourni avec le Lasso, seule la présence d’alachlore est mentionnée comme entrant dans la composition du désherbant, la présence de monochlorobenzène n’est pas notifiée, écrit ainsi l’avocat François Lafforgue, dans les conclusions qu’il a remises au tribunal, le 21 juillet 2009. Le risque d’inhalation du monochlorobenzène, substance très volatile, les précautions à prendre pour la manipulation du produit et les effets secondaires à une inhalation accidentelle ne sont pas mentionnés. »

De l’autre côté, les conclusions adressées par Monsanto au TGI utilisent avec un incroyable cynisme l’absence de prélèvements urinaires et sanguins, décidée par le centre antipoison de Bordeaux juste après l’accident : « M. Paul François n’a jamais établi que le produit qu’il aurait inhalé le 27 avril 2004 a été du Lasso, soutiennent les avocats de la multinationale. En effet, il n’y a aucun document médical faisant état, le 27 avril 2004, d’une inhalation de Lasso. […] Cette évidence que M. Paul François tente d’expliquer par une négligence des services hospitaliers est patente. » Et de conclure avec un incroyable aplomb : « Il résulte de l’ensemble des éléments précités qu’aucun lien de causalité ne peut être établi (voire même présumé) entre l’accident du 27 avril 2004 et l’état de santé de M. Paul François. »

Pour étayer ses impitoyables conclusions, la firme de Saint Louis joint deux documents en pièces annexes. Le premier émane du docteur Pierre-Gérard Pontal, qui a réalisé une « évaluation médicale scientifique du cas d’intoxication de M. Paul François », le 27 mars 2009. Quand on recherche sur le Web le nom du toxicologue, on tombe sans mal sur le curriculum vitae qu’il a lui-même mis en ligne. On découvre ainsi qu’il a travaillé au centre antipoison de Paris, puis cinq ans comme médecin-chef dans une usine de Rhône-Poulenc Agrochimie, avant de diriger l’équipe Évaluation des risques pour l’homme au sein d’Aventis CropScience. Ses liens avec l’industrie chimique sont donc évidents. D’une manière générale, son rapport sert tous les poncifs de la toxicologie institutionnelle, en invoquant les « connaissances scientifiques établies » comme l’intangible principe de Paracelse, « seule la dose fait le poison », sur lequel je reviendrai longuement (voir infra, chapitre 7).

Mais pour résumer le caractère biaisé de son évaluation, il suffit de citer sa critique du rapport de Jean-François Narbonne, lequel, prétend-il, « omet de se poser la question de la détermination de la dose à laquelle M. François a été exposé ». Un comble, quand on sait que le professeur Narbonne a clairement dénoncé l’incurie des centres antipoison qui ont refusé de faire les prélèvements, lesquels auraient justement permis de mesurer le niveau d’intoxication de l’agriculteur de Ruffec…

Rédigé par le docteur Daniel Goldstein, responsable du « Product Safety Center » (centre de sécurité des produits) à Saint Louis, le second document cité par les avocats de Monsanto constitue précisément une défense pro domo des fameux centres antipoison, ce qui a le mérite de la clarté : « Étant donné qu’il s’agit d’une exposition identifiée à une substance qui est en principe rapidement excrétée et qui ne devrait pas avoir de toxicité chronique, le fait d’obtenir des concentrations dans le sang ou dans l’urine n’offre pas ou peu d’intérêt pour le patient », note-t-il sans peur du ridicule. Puis, il enfonce le clou, en soutenant avec ostentation ceux que ses propos élèvent au rang de « complices » dans ce qui ressemble fort à un déni organisé : « Nous confirmons les dires du centre antipoison français selon lesquels la réalisation d’analyses peu après exposition n’aurait pas donné d’information utile, et selon lesquels M. François aurait dû se remettre de la brève exposition par inhalation sans problème. » Inutile de commenter, la messe est dite.

[1] En juillet 2010, l’AFSSA a fusionné avec l’Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail (AFSSET) pour former l’Agence nationale chargée de la sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES).

[2] La Confédération paysanne est un syndicat agricole minoritaire, plutôt marqué à gauche, qui milite pour un modèle agricole durable, plus familial et moins industriel.

[3] Chaque pesticide est constitué d’une « matière active » – dans le cas du Lasso, il s’agit de l’alachlore – et de nombreux adjuvants, encore appelés « substances inertes », comme les solvants, dispersants, émulgateurs et surfactants, dont le but est d’améliorer les propriétés physicochimiques et l’efficacité biologique des matières actives, et qui n’ont pas d’activité pesticide propre.

[4] L’Union européenne a décidé de ne pas inscrire l’alachlore dans l’annexe 1 de la directive 91/414/CEE. Notifiée sous le numéro C (2006) 6567, cette décision précise que « l’exposition résultant de la manipulation de la substance et de son application aux taux (c’est-à-dire aux doses prévues par hectare) proposés par l’auteur de la notification […] représenterait un risque inacceptable pour les utilisateurs ».

[5] L’analyse révèle aussi que le Lasso comprend 6,1 % de butanol et 0,7 % d’isobutanol.

[6] En février 2011, le procès n’avait toujours pas eu lieu.

[i] François Veillerette, Pesticides, le piège se referme, Terre vivante, Mens, 2007 ; voir aussi : Fabrice Nicolino et François Veillerette, Pesticides, révélations sur un scandale français, Fayard, Paris, 2007.

[ii] <www.victimes-pesticides.org>. Lire aussi « Un nouveau réseau pour défendre les victimes des pesticides », Le Monde.fr, 18 juin 2009.

[iii] « Malade des pesticides, je brise la loi du silence », Ouest France, 27 mars 2009.

[iv] « Alachlor », WHO/FAO Data Sheets on Pesticides, n° 86, <www.inchem.org>, juillet 1996.

[v] « Maïs : le désherbage en prélevée est recommandé », Le Syndicat agricole, <www.syndicatagricole.com>, 19 avril 2007.

[vi] « Un agriculteur contre le géant de l’agrochimie », <www.viva.presse.fr>, 2 avril 2009.

[vii] Jean-François Barré, « Paul, agriculteur, “gazé” au désherbant ! », La Charente libre, 17 juillet 2008.

[viii] <www.medichem2004.org/schedule.pdf>, page devenue depuis indisponible.

André Cicollela: le rôle des perturbateurs endocriniens dans l’épidémie de maladies chroniques

André Cicollela est toxicologue, chercheur en santé environnementale et fondateur du Réseau Environnement Santé. Dans cette interview, il explique pourquoi il faut « changer de paradigme« , si l’on veut stopper la progression de l' »épidémie de maladies chroniques évitables« , pour reprendre les mots de l’Organisation mondiale de la santé (dans un communiqué de presse du 11 septembre 2006).  La « bonne nouvelle c’est qu’on a la solution« : interdire au plus vite les molécules chimiques qui perturbent le système endocrinien, en provoquant des dégâts souvent irréversibles chez ceux et celles qui ont été exposés in utero: cancers hormonodépendants (sein, prostate, testicules), stérilité, obésité, diabète, et troubles de l’attention. Je rappelle que de nombreux herbicides, comme le glyphosate, sont des perturbateurs endocriniens, car ils agissent comme des hormones de synthèse destinées à affecter le développement des plantes. Le problème avec les perturbateurs endocriniens c’est qu’ils agissent à de très faibles doses, y compris inférieures aux niveaux de résidus que l’on trouve dans l’alimentation ou l’eau. 

Les dégâts des perturbateurs endocriniens

Fred vom Saal (Université de Columbia/Missouri ), Louis Guillette (Université de Floride) et Niels Skakkebaek (Université de Copenhague) font partie des pionniers de la recherche sur les perturbateurs endocriniens. Ce terme a été forgé par la zoologue américaine Theo Colborn lors d’une rencontre historique qu’elle a organisée en juillet 1991 à Wingspread (Wisconsin), à laquelle participaient 21 scientifiques (dont Fred vom Saal et Louis Guillette) qui avaient constaté une augmentation significative des troubles de la reproduction et des malformations congénitales dans la faune sauvage, tandis qu’au même moment Niels Skakkebaek constatait qu’entre 1938 et 1990 les hommes avaient perdu 50% de leurs spermatozoïdes. En clair : la quantité de spermatozoïdes contenue dans un éjaculat avait baissé de moitié en moins de cinquante ans, un phénomène inquiétant qui n’a cessé de progresser…

Pour bien comprendre comment fonctionnent les « perturbateurs endocriniens »- comme le Bisphenol A ou BPA utilisé dans les récipients en plastique dur comme les biberons, le glyphosate et de nombreux pesticides, ou encore le PFOA des poêles antiadhésives, etc- je transcris un extrait de mon livre Notre poison quotidien, où je raconte ma rencontre avec Theo Colborn (aujourd’hui décédée).

Les perturbateurs endocriniens, de dangereux « brouilleurs de pistes »

« Qui a inventé le terme “perturbateur endocrinien” ? » Contre toute attente, la question a fait sourire Theo Colborn : « Ah ! Ce fut toute une histoire, m’a-t-elle répondu. Au fur et à mesure qu’avançait le colloque, l’excitation mais aussi l’inquiétude gagnaient les participants, qui prenaient conscience de la gravité du phénomène qu’ils venaient d’identifier. Mais quand il s’est agi de le nommer, nous eûmes beaucoup de mal. Finalement, un consensus s’est dessiné autour du terme “perturbateur endocrinien” – que personnellement je trouve très laid, mais nous n’en avons pas trouvé de meilleur !

– Qu’est-ce qu’un perturbateur endocrinien ?

– C’est une substance chimique qui interfère avec la fonction du système endocrinien. Quelle est la fonction du système endocrinien ? Il coordonne l’activité de la cinquantaine d’hormones que fabriquent les glandes de notre organisme, comme la thyroïde, l’hypophyse, les glandes surrénales, mais aussi les ovaires ou les testicules. Ces hormones jouent un rôle capital, car elles règlent des processus vitaux comme le développement embryonnaire, le taux de glycémie, la pression sanguine, le fonctionnement du cerveau et du système nerveux, ou la capacité à se reproduire. C’est le système endocrinien qui contrôle tout le processus de construction d’un bébé, depuis la fécondation jusqu’à la naissance : chaque muscle, la programmation du cerveau ou des organes, tout cela en dépend. Le problème, c’est que nous avons inventé des produits chimiques qui ressemblent aux hormones naturelles et qui peuvent se glisser dans les mêmes récepteurs, en allumant une fonction ou en l’éteignant. Les conséquences peuvent être funestes, surtout si l’exposition à ces substances a lieu pendant la vie intra-utérine. »

Pour bien mesurer l’enjeu de ces propos, il faut comprendre très précisément comment opèrent les hormones naturelles une fois qu’elles sont libérées par les glandes dans le sang et les fluides qui entourent les cellules. Elles sont souvent comparées à des « messagers chimiques » qui circulent dans l’organisme à la recherche de « cellules cibles » présentant des « récepteurs » qui leur sont compatibles. L’autre image souvent utilisée est celle d’une « clé » (l’hormone) capable de pénétrer dans une « serrure » (le récepteur) pour ouvrir une « porte » (une réaction biologique). Une fois qu’une hormone s’est attachée à un récepteur, celui-ci exécute les instructions qu’elle lui transmet, soit en modifiant les protéines contenues dans la cellule cible, soit en activant des gènes pour créer une nouvelle protéine qui provoque la réaction biologique appropriée. « Le problème, m’a expliqué Theo Colborn, c’est que les perturbateurs endocriniens ont la capacité d’imiter les hormones naturelles en se fixant sur les récepteurs et en déclenchant une réaction biologique au mauvais moment ; ou, au contraire, ils bloquent l’action des hormones naturelles en prenant leur place sur les récepteurs. Ils sont également capables d’interagir avec les hormones en modifiant le nombre de récepteurs ou en interférant avec la synthèse, la sécrétion ou le transport des hormones. »

Comme l’écrivent André Cicollela et Dorothée Benoît Browaeys, les perturbateurs endocriniens ne sont pas des « toxiques au sens classique », car « ils agissent comme des leurres, des manipulateurs. Ils s’immiscent dans nos fonctions les plus intimes, digestives, respiratoires, reproductives, cérébrales, et jouent les “brouilleurs de pistes” en usant de faux messages. Ils agissent à des doses infinitésimales et sont de nature chimique très variée[i] ». « Ces substances chimiques opèrent à des concentrations d’une part par million ou même par milliard, confirme Theo Colborn. Le problème, c’est qu’un infime glissement dans l’alchimie hormonale peut entraîner des effets irréversibles, notamment quand il intervient à des moments très sensibles du développement prénatal, qu’on appelle les “fenêtres d’exposition”. »

Et je dois dire que cette question des « fenêtres d’exposition » du fœtus lors d’une grossesse m’a particulièrement bouleversée. Mère de trois adolescentes, j’ai été saisie d’une vive inquiétude, presque viscérale, quand j’ai découvert l’incroyable subtilité de l’organogenèse, c’est-à-dire du processus de formation des organes de l’enfant à naître, qui se déroule essentiellement pendant les treize premières semaines de la grossesse. « Il existe des phases critiques durant ce développement, expliquent ainsi Bernard Jégou, Pierre Jouannet et Alfred Spira, auteurs du livre La Fertilité est-elle en danger ? Ce sont celles, souvent brèves durant quelques heures ou quelques jours, pendant lesquelles certains organes ou fonctions se mettent en place. Ainsi, l’exposition à des modifications physiques, chimiques et/ou biologiques pourra avoir des effets différents, souvent de façon spectaculaire, selon le moment de l’exposition. Une variation de quelques jours dans le moment de survenue d’un événement peut se traduire par des effets radicalement différents. […] Lorsque les mécanismes maternels, embryo-fœtaux et placentaires doivent s’adapter à des perturbations de l’environnement, cette compensation peut également engendrer des effets secondaires essentiellement négatifs, qui se manifesteront à long terme[ii]. »

Les trois spécialistes de renommée internationale expliquent alors que, agissant comme un « cheval de Troie[iii] », les perturbateurs endocriniens ingérés par la mère peuvent faire dérailler des moments clés de l’organogenèse de son bébé en gestation, comme la différenciation sexuelle – qui a lieu très précisément au quarante-troisième jour –, la formation de la plaque neurale qui donnera le cerveau (du dix-huitième au vingtième jour) ou celle du cœur (quarante-sixième et quarante-septième jours). Évidemment, je ne savais rien de tout cela quand j’étais enceinte de mes filles, dans les années 1990. Et, malheureusement, les futures mamans d’aujourd’hui ne sont pas davantage au courant…

Et à ceux qui prétendent que les hormones de synthèse sont finalement très semblables à celles produites naturellement par les plantes – une argutie que j’ai pu lire à plusieurs reprises dans la littérature des scientifiques et lobbyistes liés à l’industrie –, Theo Colborn et ses coauteurs répondaient dès 1996 d’une manière définitive : « L’organisme est capable de métaboliser et d’excréter l’œstrogène d’origine végétale, tandis que les nombreuses hormones synthétiques créées par l’homme résistent au processus normal de dégradation. Et, au contraire, elles s’accumulent dans l’organisme, en exposant les humains et les animaux à des doses faibles, mais constantes. Ce modèle d’une exposition chronique aux hormones est sans précédent dans l’histoire de notre évolution et, pour pouvoir nous adapter à ce nouveau danger, il ne faut pas des dizaines, mais des milliers d’années[iv]. »

[i] André Cicolella et Dorothée Benoît Browaeys, Alertes Santé, op. cit., p. 231.

[ii] Bernard Jégou, Pierre Jouannet et Alfred Spira, La Fertilité est-elle en danger ?, La Découverte, Paris, 2009, p. 54.

[iii] Ibid., p. 147.

[iv] Theo Colborn, Dianne Dumanoski et John Peterson Myers, Our Stolen Future, op. cit., p. 82.

 

 

L’effet cocktail: Roundup+atrazine+chlorpyrifos= bombe chimique!

J’ai réalisé cette interview du Pr. Tyron Hayes, biologiste à l’Université de Berkeley (Californie) lors de mon enquête pour Notre poison quotidien qui a fait la Une de cinq magazines. Tyron Hayes travaillait étroitement avec Theo Colborn (auteure de Our stolen Future/ L’homme en voie de disparition) qui a révélé l’existence des perturbateurs endocriniens, ces molécules chimiques omniprésentes dans l’environnement, qui ont la faculté de se substituer aux hormones naturelles, en provoquant à de très faibles doses des troubles graves en particulier chez ceux qui ont été exposés in utero: troubles de l’attention, diabète, stérilité, obésité, cancers hormonodépendants ( sein, prostate et testicules). Le Roundup est un perturbateur endocrinien, tout comme l’atrazine, un herbicide aujourd’hui interdit, mais qui continue de polluer les ressources aquatiques. Le problème avec les perturbateurs endocriniens c’est que leurs effets sont décuplés, lorsqu’ils entrent en synergie: c’est ce qu’on appelle « l’effet cocktail« , un phénomène qui n’est pas pris en compte par les agences de réglementation, lorsqu’elles autorisent la mise sur le marché des pesticides et autres poisons chimiques. L’intérêt d’étudier l’impact de l’effet cocktail sur les grenouilles, c’est que du point de vue hormonal elles constituent un modèle parfait pour les humains…En d’autres termes: ce qu’il arrive aux batraciens, nous arrive aussi!