Réponses à des questions légitimes: le diable est dans le détail!

 

Après une centaine de projections-débats de La fabrique des pandémies auxquelles j’ai personnellement participé, je synthétise ici mes réponses à des questions capitales qui m’ont été posées tout au long de ces rencontres. De manière très exceptionnelle, mon film a été l’objet de critiques virulentes, comme celles provenant d’un certain « Comité de défense des droits civiques 561« . Ce « comité »  a publié un long post sur la page Facebook de la Ligue des droits de l’Homme, qui a organisé plusieurs projections en Bretagne.

Je ne peux résister à l’envie de publier un extrait de ce post qui n’y va pas avec le dos de la cuillère ! « Ce film est une catastrophe néocoloniale, un fake scientifique et une oeuvre de pure propagande, du pain béni pour Big Pharma et le néo-techno-fascisme de Big Capital. Marie-Monique Robin est tombée dans le panneau érigé patiemment par Big Pharma« . M’accuser de faire le jeu de Big Pharma est la preuve que les membres de ce comité ne connaissent pas mes travaux, car s’il y a une journaliste qui a dénoncé les méfaits de l’industrie pharmaceutique et chimique, c’est bien moi, d’abord dans Le monde selon Monsanto, puis dans Notre poison quotidien !

Par ailleurs, je rappelle que ce n’est pas moi qui parle dans La fabrique des pandémies, mais les scientifiques,  qui n’ont aucun lien avec Big Pharma, c’est même tout le contraire ! Pour cette enquête j’en ai interviewé une centaine : j’en ai gardé 62 dans le livre et une quinzaine dans le film.

Voici donc ma réponse aux questions légitimes que l’on m’a parfois posées, avec un souci permanent qui permet d’éviter des raccourcis : le diable est dans le détail ! Pour plus d’informations, j’invite les lecteurs à se rendre sur le site Lafabriquedespandemies.com  où ils trouveront fiches pédagogiques et vidéos.

  • Les zoonoses ont toujours existé. Certes, mais ce qui est nouveau et clairement démontré par les scientifiques c’est que le nombre de maladies infectieuses émergentes, d’origine zoonotique (c’est-à-dire animale) a explosé au cours des cinquante dernières années. On est passé d’une émergence en moyenne tous les quinze ans à au moins une émergence tous les ans. Cette explosion est parfaitement corrélée à la destruction de la biodiversité qui s’est considérablement accélérée au point qu’on parle de « sixième extinction des espèces ». Ceux qui nient cette extinction sont les multinationales comme Monsanto et Bayer, qui encouragent la déforestation en Amérique Latine en promouvant la production de soja, destiné à nourrir les élevages intensifs… bretons.
  • On a toujours déforesté. Certes. Mais au cours du XXème siècle, en raison notamment de l’exploitation massive des mines, du bois, et de l’extension des monocultures de soja ou de palmiers à huile, les humains ont considérablement réduit la surface des forêts primaires tropicales. Or, c’est dans les zones tropicales que l’on trouve le plus de microorganismes, potentiellement dangereux pour les humains, car ils font partie de la biodiversité au même titre que les nombreuses espèces animales et végétales. C’est ainsi que la forêt amazonienne a perdu 17% de sa superficie depuis le XXème siècle. Auparavant, les peuples indigènes qui vivaient dans cette forêt procédaient à des « abattis » consistant à abattre au maximum un hectare, ce qui ne perturbait pas l’équilibre de la biodiversité (végétale, animale et microbienne).
  • Le SARS Cov2 s’est échappé du laboratoire P4 de Wuhan. Comme je l’ai écrit dans la postface de l’édition poche de mon livre, c’est tout à fait possible ! Mais cela ne change rien à ce que disent les scientifiques de La fabrique des pandémies !  Dans cette postface que je mets en ligne, j’évoque le rôle-clé joué par Peter Daszak qui, je l’espère, sera un jour jugé pour avoir joué aux apprentis-sorciers, tel un Frankenstein des temps modernes…

Voici donc ma postface.

Postface à l’édition de poche. Un virus Made in China ?

Onze mois se sont écoulés depuis que j’ai terminé l’écriture de ce livre. Et un constat s’impose : les inquiétudes exprimées par les scientifiques, tout au long de ces pages, se sont confirmées. Comme le soulignait le professeur David Brook (voir chapitre 6), le virus SARS-CoV-2 « est désormais présent partout dans le monde » et tout indique qu’effectivement « nous ne pourrons jamais nous en débarrasser ». En d’autres termes : il va falloir apprendre à vivre avec le coronavirus qui, comme tous les virus à ARN (grippe, sida, etc.), présente une extraordinaire capacité à muter et à se recombiner. De- puis son émergence, le virus défie les autorités sanitaires, en enchaînant les variants et relançant à chaque fois une nouvelle vague épidémique : le variant alpha, identifié en Angleterre, puis le bêta originaire d’Afrique du Sud, suivi du gamma brésilien, puis du delta indien à partir du printemps 2021. Pas besoin d’une boule de cristal pour prédire que d’autres suivront.

Même si, près de deux ans après le début de la pandémie, beaucoup reste à apprendre sur ses origines et ses effets, plusieurs des hypothèses majeures et des pistes évoquées par mes interlocuteurs dans ce livre ont été largement confirmées et il m’a paru important d’en proposer ici un bref « état des lieux » accompagnant cette réédition.

L’hypothèse de la biodiversité est confirmée

Au moment où Serge Morand écrivait sa préface, le 30 novembre 2020, plus de 60 millions de personnes avaient été officiellement infectées dans le monde et près d’1,5 million en étaient décédées. Le 23 octobre 2021, selon les données fournies par l’université Johns Hopkins, le nombre des personnes contaminées s’élevait à plus de 240 millions et, en dix-huit mois, la covid-19 a fait près de 5 millions de victimes. Pas l’ombre d’un doute, nous avons bien affaire à une pandémie, plus meurtrière qu’une « grippette », puisque son taux de létalité (1) est d’environ 2 % – soit vingt fois plus que celui d’une «banale» grippe saisonnière, qui tue quand même entre 290000 à 650 000 humains chaque année. Notons que les données de Johns Hopkins peuvent être sous-évaluées, puisqu’il est fort probable que le nombre de personnes infectées dans le monde soit bien supérieur, en raison d’un nombre élevé de cas asymptomatiques, par définition difficiles à quantifier ; ce qui pourrait signifier que le taux de létalité du SARS-CoV-2 est en fait plus bas. Mais si l’on s’en tient au bilan officiel, on peut dire que le taux de létalité de la pandémie de covid-19 est similaire à celui de la « grippe espagnole », estimé à 2,5 %. Laquelle a tué, selon les sources, de 50 à 100 millions de personnes entre mars 1918 et juillet 2021, sur une population mondiale totale de 1,8 mil- liard (contre 7,7 milliards aujourd’hui). On le voit : le bilan du virus H1N1 au lendemain de la Grande Guerre fut bien plus sévère que celui du SARS-CoV-2. La différence, dont on ne peut que se réjouir, tient à l’extraordinaire capacité de contagion et à l’extrême pathogénicité de la souche grippale, qui a tué dans certaines contrées du monde (comme en Inde) jusqu’à 50 % des personnes contaminées, majoritairement âgées de vingt à trente-cinq ans. C’est là une autre différence notoire avec le coronavirus, qui épargne généralement les jeunes – pour la plupart asymptomatiques –, sauf s’ils présentent des facteurs de comorbidité, désormais bien identifiés : obésité, diabète, hypertension, ma- ladies chroniques et auto-immunes.

Depuis que mon livre est sorti en février 2021, j’ai donné de multiples interviews et fait de nombreuses conférences. Et je dois dire que le chapitre 5, intitulé « Les maladies non transmissibles : l’hypothèse de la biodiversité », a particulièrement retenu l’attention de mes interlocuteurs et lecteurs (50 000 à ce jour). Onze mois plus tard, les données confirment ce que les scientifiques avaient alors prudemment avancé : contrairement aux craintes exprimées régulièrement dans la presse, il n’y a pas eu d’hécatombe en Afrique, notamment dans les zones rurales, présentant une riche biodiversité. J’ai pu le constater de mes propres yeux, lorsque je me suis rendue au Gabon en avril 2021, pour tourner le documentaire qui accompagnera mon livre. J’y ai rencontré (physiquement !) le virologue Gaël Maganga (voir chapitre 3), que j’ai suivi aux fins fonds de la forêt tropicale qui recouvre plus de 90 % du pays. Je n’oublierai jamais les milliers de chauves-souris que nous avons filmées dans une grotte, après dix heures de route sur des pistes défoncées, puis deux heures de marche en pleine jungle. Le chercheur de Franceville y traque régulièrement le virus Ébola, dont le taux de létalité peut atteindre 90 % – selon les souches –, mais aussi les coronavirus. « Dans mon laboratoire, nous avons identifié deux coronavirus qui font partie de la même famille que le SARS-CoV- 2, celle des béta-coronavirus, m’a-t-il expliqué. Ils ne sont pas dangereux pour les humains, mais peuvent leur conférer une immunité partielle, lors d’une exposition à travers des animaux sauvages ou domestiques qui ont été en contact avec les chauves-souris. »

Lors de ce voyage, nous avons aussi filmé dans un village de chasseurs, du côté de Lastourville, où les autorités coutumières et les familles ont évoqué la covid-19 comme une lointaine maladie qui « frappe les pays riches ». De fait, le Gabon enregistrait, au moment où j’écris ces lignes, 34 000 personnes infectées – principalement dans la capitale Libreville, mais aussi à Franceville – avec 213 morts pour une population de 2 mil- lions d’habitants. Si on se fonde sur les données de l’université Johns Hopkins, le taux de mortalité de la covid-19 y était de 0,01 % (ou 10 morts pour 100 000 habitants), et le taux de létalité de 0,6 %. « C’est très faible, m’a commenté Gaël Maganga, ce qui con- firme l’hypothèse de la biodiversité : les villageois gabonais sont protégés par leur con- tact permanent avec un environnement très bio-divers, que ce soit en termes de végétation, d’animaux sauvages ou domestiques, ou de microbes et parasites de toutes sortes. Dans les zones rurales, le problème ce n’est pas la covid-19, mais le paludisme, qui continue de tuer beaucoup de mes concitoyens… »

Même constat en Thaïlande, où je devrai pouvoir enfin rencontrer Serge Morand à la fin décembre 2021 (le tournage dans ce pays a été maintes fois repoussé, en raison de la quinzaine imposée à tous les visiteurs, ce qui est rédhibitoire pour une maison de production). L’écologue de la santé confirme lui aussi l’« hypothèse de la biodiversité » : fin octobre 2021, la Thaïlande, qui compte 70 millions d’habitants, enregistrait 1 850 000 personnes infectées et 18 000 morts. Le taux de morbidité de la covid-19 y était donc de 0,026 % (26 morts pour 100 000 habitants) et son taux de létalité de 0,9 %. Lors de notre tournage dans le district de Tha Wang Pha (province de Nan), où Serge Morand a installé un laboratoire, nous avons prévu de filmer une intervention du docteur Kittipong Chaisiri destinée aux ossomos, les volontaires en charge de la santé commu- nautaire. Le parasitologue thaïlandais atteste l’effet protecteur de l’exposition précoce aux oxyures, ainsi que l’efficacité des recommandations gouvernementales : « Ne pas déparasiter systématiquement, notamment les enfants, pour que leur système immunitaire soit renforcé. » Lors d’une conversation téléphonique en octobre 2021, Serge Morand a aussi évoqué des études à paraître qui montrent que le taux de morbidité de la covid-19 dans les pays caractérisés par une forte prévalence du paludisme est très bas : « Tout indique, m’a-t-il expliqué, que l’exposition au paludisme confère une immunité croisée et un effet protecteur, dont les mécanismes n’ont pas encore été mis au jour. » En attendant, une chose est sûre : en Thaïlande (comme au Gabon), les cas sévères de covid-19 ont surtout été enregistrés dans les grandes villes, principalement à Bangkok, où le microbiote des habitants souffre des mêmes déficiences que celui de leurs congénères d’Atlanta, de Mexico ou de Rio de Janeiro.

L’obésité est le premier facteur de risque

Dans le chapitre 6, Erik Karlsson, virologue à l’Institut Pasteur du Cambodge, nous a expliqué comment « l’obésité accroît la vulnérabilité aux virus », en provoquant une perturbation de la réponse antivirale, « en raison d’un état inflammatoire chronique qui inhibe le système immunitaire ». Avec ses collègues du St. Jude Children’s Research Hospital, il a montré que « les sujets en surpoids ont un risque accru de développer une forme sévère de la grippe ». Ce constat vaut aussi clairement pour la covid-19. De fait, les pays qui enregistrent une surmortalité sont aussi ceux où le taux d’obésité, tant chez les adultes que chez les enfants, est le plus élevé. On pense bien sûr aux États-Unis, où 39,6 % des adultes sont obèses et 18,5 % des enfants de deux à dix-neuf ans. Fin octobre 2021, la première puissance mondiale enregistrait 740 000 morts, pour une popu- lation de 330 millions d’habitants. Dans un article publié en septembre 2021, le Washington Post calculait qu’un Américain sur cinq cents est décédé à cause du coronavirus, en soulignant que les victimes étaient majoritairement des « personnes de couleur », Afro-Américains ou Latino-Américains : « La pandémie a mis en évidence des siècles de différences sociales, environnementales, économiques et politiques qui érodent la santé et raccourcissent la vie des personnes de couleur, les exposant à un risque plus élevé de maladies chroniques qui rendent leur système immunitaire vulnérable au coronavirus (2). » En cause, bien évidemment, la malbouffe qui sévit d’abord dans les commu- nautés les plus pauvres des États-Unis, lesquelles vivent aussi dans des environnements bétonnés, avec un accès aux soins très limité.

Même tableau au Mexique, qui présente le record mondial pour l’obésité infantile (31 %) et la deuxième place pour les adultes (27 %). Avec un bilan de 286 000 morts, le pays affichait le même taux de mortalité (0,2 %) que son grand voisin du Nord, qui a exporté chez lui un modèle agricole et alimentaire désastreux. En mars 2021, je suis allée filmer avec mon équipe Gerardo Suzán (voir chapitre 4), qui a pointé du doigt l’Accord de libre échange nord-américain (ALENA) signé en 1992 entre les États-Unis, le Canada et le Mexique : « Les produits subventionnés de l’industrie agroalimentaire états-unienne ont envahi mon pays, a déploré l’écologue de la santé. Cela a provoqué la faillite de millions de petits paysans et la transformation brutale des habitudes alimentaires. En termes de santé publique, cela s’est traduit par une explosion de la malnutri- tion, de l’obésité et du diabète, qui sont des facteurs de comorbidité de la covid-19. » (3) Spécialiste de l’effet dilution, Gerardo Suzán aimerait conduire une étude dans les communautés indigènes, par exemple de Oaxaca, qui ont résisté à l’invasion de la malbouffe et qui vivent dans un environnement riche en biodiversité, « pour voir si elles ont moins souffert de la covid-19, ce qui confirmerait l’hypothèse de la biodiversité, y compris alimentaire ».

L’obésité, qui frappe 1,4 milliard de personnes dans le monde, n’épargne pas bien sûr les pays européens. En France, le taux ne cesse de croître pour atteindre aujourd’hui 17 % des adultes. Fin octobre 2021, le pays de la gastronomie dénombrait 118 000 morts de la covid-19, avec un taux de mortalité de 0,17 %, soit 170 décès pour 100 000 habitants, soit sept fois plus qu’en Thaïlande à population presqu’égale (68 millions d’habitants contre 70). Dans l’Allemagne voisine, qui compte 83 millions d’habitants, dont 24 % d’adultes obèses, le nombre des victimes s’élevait à 95 000, soit un taux de mortalité de 0,11 % (111 morts pour 100 000 habitants). Comment expliquer cette différence ? Très certainement par le nombre de lits de réanimation dont disposent les deux pays : d’après l’INSEE, la France en compte 6 pour 1 000 habitants, contre 8 Outre- Rhin. C’est pourquoi lors de la première vague, l’Allemagne a accepté de prendre en charge des patients que les hôpitaux français ne pouvaient pas accueillir…

Le virus s’est peut-être échappé du laboratoire P4 de Wuhan

« Élucider les origines du SARS-CoV-2 est crucial pour mieux faire face à l’épidémie actuelle et réduire les risques de futures pandémies. Malheureusement, plus d’un an après l’apparition des premiers cas, les origines de la pandémie sont toujours inconnues. » Voilà ce qu’écrivaient en mars 2021 une trentaine de scientifiques dans une lettre ouverte publiée conjointement par le Wall Street Journal et Le Monde, où ils appelaient à une « enquête indépendante sur l’origine de la pandémie en Chine » (4) . Et deux ans après son apparition dans la ville de Wuhan, on ne savait toujours pas comment le SARS-CoV-2 avait émergé. Pour le premier SARS, apparu également en Chine en 2003, une équipe de l’université de Hongkong avait identifié exactement le même coronavirus dans des civettes palmistes masquées, qui avaient servi d’hôtes intermédiaires entre les chauves-souris rhinolophes et les humains (voir chapitre 2). Rien de tel pour la covid-19. Rapidement évoquée, la piste du pangolin a été définitivement abandonnée. Depuis, de nouveaux éléments ont conduit à envisager sérieusement une fuite accidentelle du laboratoire P4 (comme pathogène de classe 4) de l’Institut de virologie de Wuhan, qui a été créé en 1956 sous la houlette de l’Académie chinoise des sciences. En 2003, au moment où le premier SARS défrayait la chronique, l’Institut a décidé d’y installer un laboratoire de haute sécurité, avec la collaboration de la France. Une partie de son personnel s’est formée dans un laboratoire similaire à Lyon (5). Finalement, pour des raisons notamment de sécurité, la France s’est retirée du projet, mais le P4 a ouvert ses portes officiellement en 2015 (6). Sa direction a été confiée à la virologue Shi Zhengli, surnommée « Batwoman » (la femme chauve-souris), car c’est elle qui avait déterminé que le réservoir du SARS était un chiroptère. À cette époque, la scientifique chinoise collaborait avec EcoHealth Alliance, fondée par l’Anglo-Américain Peter Daszak dans le cadre du programme PREDICT (voir chapitre 1). En février 2020, celle que les Chinois ont surnommée « Lady of Evil » (la dame du mal) en raison des soupçons qui pèsent sur son laboratoire, a révélé dans Nature qu’elle avait trouvé dans la virothèque constituée avec EcoHealth Alliance un virus proche à 96 % du SARS-CoV-2 (7). Celui-ci provenait de prélèvements effectués en 2012 dans une mine de cuivre désaffectée, peuplée de chauves-souris et où six mineurs avaient succombé à une pneumonie sévère aux symptômes très proches de ceux de la covid-19. Dès lors, comment expliquer que l’Institut de Wuhan ait mis hors ligne, dès septembre 2019, toutes les bases de données issues de ses recherches dans le P4 ? Ce qui revenait à entraver sérieusement toute recherche ultérieure sur les liens éventuels entre le virus de 2012 et celui de 2019.

Ce manque de transparence a suscité bien des rumeurs, d’autant plus légitimes que Shi Zhengli et ses partenaires américains pratiquent ce que les virologues appellent le « gain of function » (« acquisition de fonction »). Cette technique très controversée consiste à manipuler des virus en laboratoire pour augmenter leur pathogénicité ou leur transmissibilité, au motif que cela pourrait servir à préparer rapidement des vaccins ou traitements le jour où l’agent pathogène sortirait naturellement du bois. On retrouve ici les arguments brandis par les promoteurs des programmes PREDICT et Global Virome (voir conclusion), qui s’inscrivent dans la démarche très lucrative de la preparedness (voir chapitre 1).

Le premier à avoir pratiqué l’« acquisition de fonction » est Ron Fouchier, un professeur de microbiologie du centre médical Erasmus de Rotterdam (Hollande). En sep- tembre 2011, il a annoncé lors d’une conférence européenne sur la grippe à Malte qu’il avait fabriqué un virus de grippe aviaire à partir d’un virus H5N1, très mortel, dans lequel il avait ajouté trois nucléotides d’un virus H1N1, très transmissible. Dans le cha- pitre 1, j’ai raconté l’incroyable panique qu’avait déclenchée un épisode de grippe H5N1 déclaré dans un élevage intensif de poulets à Séoul. Finalement l’« épidémie » n’avait fait qu’une centaine de victimes dans le monde. « Le H5N1 ne saute jamais d’homme à homme, m’a expliqué Benjamin Roche lors de notre entretien du 26 mai 2020. En 2003, les victimes étaient des ouvriers agricoles qui avaient été en contact direct avec des pou- lets infectés ; la plupart sont morts. C’est toute la différence avec la grippe aviaire-porcine H1N1, beaucoup moins pathogène mais qui, grâce à son adaptation aux cochons, se transmet facilement de mammifères à mammifères, donc d’humains à humains. Pour faire son “exploit”, Ron Fouchier a utilisé des furets, qui constituent un modèle expérimental parfait pour la grippe. » De fait, comme le rapporte l’historien et philosophe Frédéric Keck dans un excellent article publié en 2015, « le furet est, avec l’homme, le seul mammifère à éternuer quand il est infecté » par la grippe : « Le microbiologiste hollandais avait infecté un furet avec le virus mutant. Il avait ensuite prélevé des échantillons nasaux sur ce furet qu’il avait transférés à un autre furet, répétant dix fois la même opération dite de passaging. Au bout de la dixième génération, le virus H5N1 s’était adapté à l’organisme du mammifère, de telle sorte que deux furets mis dans deux cages adjacentes se transmettaient le virus H5N1 par simple voie aérienne (8). » Et en mouraient…

Au même moment, un biologiste de l’université de Tokyo, Yoshihiro Kawaoka, par- venait aux mêmes résultats en combinant sur sa paillasse les virus H5N1 et H1N1, de manière à créer un agent grippal à la fois hautement pathogène et transmissible. Publiées dans Nature et Science, ces deux « innovations » avaient provoqué un tollé international, y compris dans la communauté des biologistes, en raison des risques d’échappée accidentelle des laboratoires. De fait, cette inquiétude est tout à fait fondée, ainsi que l’ont montré Marc Lipsitch et Alison Galvani, épidémiologistes à l’université de Harvard et de Yale. Dans une étude publiée en 2014 dans PLoS Medicine, ils citent un rapport confidentiel rapportant qu’« aux États-Unis, entre 2004 et 2010, la proportion d’accidents en P39, par laboratoire et par an, était de 0,2 %, ce qui signifie que des pathogènes mutants étudiés dans dix laboratoires sur dix ans auraient 20 % de chance d’en échap- per  » (10). Et les deux chercheurs de conclure que rien ne pouvait justifier la création de virus pathogènes en laboratoire, car le risque de fuite accidentelle était supérieur à celui de leur apparition dans la nature. En décembre 2013, cinquante-six scientifiques, dont trois prix Nobel, adressaient une lettre à la Commission européenne reprenant cette argumentation. « Le problème, c’est que l’étude de Fouchier était financée par l’Union européenne, a taclé Benjamin Roche. Quant à l’hypothèse que ce genre de manipulation pourrait servir à créer un vaccin, c’est carrément du bullshit [une connerie], car la pro- babilité que le mutant créé en laboratoire émerge un jour quelque part est quasiment nulle. Ce genre d’innovation ne sert pas à grand-chose, sauf à montrer que les scienti- fiques peuvent être des gens très irresponsables… »

En attendant, concernant le SARS-CoV-2, l’énigme qui interpelle les experts indé- pendants est sa très haute capacité de transmission entre humains. Dans le chapitre 2 de ce livre, le professeur Malik Peiris, de l’Institut Pasteur de Hongkong, rappelait que le coronavirus de 2003 « était très différent de celui de la covid-19, qui est contagieux avant même que les personnes ne développent des symptômes et le reste quelques jours après les premiers symptômes. De ce point de vue, on peut dire que le SARS-CoV-2 se comporte comme le virus de la grippe, ce qui rend son contrôle plus difficile »…

Les silences et conflits d’intérêt de Peter Daszak

« Tant que nous ne saurons pas ce que contenaient les congélateurs du laboratoire P4 de Wuhan, les types de manipulations de virus pratiquées, la liste des accidents répertoriés, nous ne pouvons raisonnablement exclure la piste de l’accident par infection involontaire et à son insu d’une personne travaillant dans le P4 », écrivait très justement Serge Morand dans la préface de ce livre. Et de citer « la culture de secret des laboratoires de virologie de haute sécurité, le manque de transparence et les conflits d’intérêts » qui constituent de puissants freins à la manifestation de la vérité. Quand on lit ces lignes, on pense bien évidemment à l’Institut de Wuhan et à ses tutelles chinoises, mais beaucoup moins à ses partenaires américains, dont Peter Daszak, avec qui la « Batwoman » a signé nombre d’articles scientifiques depuis le début des années 2010 (11).

« N’oublions pas que EcoHealth Alliance, dans le cadre de PREDICT, finance une partie des travaux du P4, qui pratique du gain of function sur des coronavirus, m’a dit l’Américain Bruce Wilcox, qui vit en Thaïlande (voir chapitre 3), lors de notre entretien le 8 juin 2020. Peter sait très bien ce qui s’est passé dans ce laboratoire… Si le SARS- CoV-2 était un virus de chauve-souris non manipulé, pourquoi les autorités chinoises auraient-elles interdit l’accès aux archives du P4 ? De plus, ce virus présente une capa- cité de transmission aux humains inhabituelle pour un coronavirus. Donc, la probabilité qu’il se soit échappé du P4 est extrêmement haute. D’ailleurs, l’article que Peter a co- signé dans The Lancet en mars dernier peut être interprété comme une tentative de se protéger… » À l’époque, quand Bruce Wilcox avait prononcé ces mots, je m’étais dit qu’il y allait un peu fort. Mais des révélations postérieures tendent à prouver qu’il avait raison.

Reprenons les faits : le 7 mars 2020, vingt-sept scientifiques, dont Denis Carroll, co- fondateur du programme Global Virome Project (voir la conclusion), et Peter Daszak, qui apparaît comme le cinquième auteur, signent une « déclaration en soutien aux scien- tifiques et professionnels de la santé de Chine qui combattent la covid-19 » (12). Quand on sait le manque de transparence des autorités chinoises, on ne peut être que surpris par le ton pour le moins déférent de ce texte : « Nous avons observé comment les scientifiques et les professionnels de santé publique de Chine ont travaillé avec diligence et efficacité pour identifier rapidement l’agent pathogène responsable de cette épidémie, mettre en place des mesures significatives pour réduire son impact et partager leurs résultats en toute transparence avec la communauté scientifique mondiale. Cet effort est vraiment remarquable » (sic). Et d’ajouter, sans peur du ridicule : « Le partage rapide, ouvert et transparent des données sur cette épidémie est maintenant menacé par des rumeurs et de fausses informations sur son origine. Nous sommes solidaires pour condamner ferme- ment ces théories conspirationnistes qui suggèrent que la covid-19 n’est pas d’origine naturelle. » Fin 2020, cet article avait été téléchargé 75 000 fois et représentait l’une des publications les plus populaires pour son éditeur. À la fin de la déclaration, les auteurs affirment qu’ils n’ont pas de conflits d’intérêt. Mais la réalité est tout autre.

C’est ce qu’a révélé l’ONG états-unienne US Right to Know (URK), dont la spécialité est de recourir au Freedom of Information Act, une loi qui permet d’obtenir la déclassification de documents administratifs dès lors que les activités concernées sont en partie financées par de l’argent public – c’est ainsi que URK avait eu accès à des centaines de milliers de rapports, courriels et documents internes de Monsanto, dans l’affaire du glyphosate (13). Dans un article publié en ligne le 18 novembre 2020, l’ONG démontre, documents à l’appui, que la déclaration du Lancet a été « organisée par des salariés de EcoHealth Alliance, qui a reçu des millions de dollars d’argent public pour manipuler génétiquement des coronavirus avec des scientifiques de l’Institut de virologie de Wuhan » (14) . Par ailleurs, elle souligne que EcoHealth Alliance n’apparaît qu’une seule fois dans le journal britannique, associé au « co-auteur Peter Daszak », alors que trois autres cosignataires « ont des liens directs avec l’organisation ». Enfin, elle dévoile que l’auteur principal de la fameuse déclaration n’est autre que Peter Daszak, ainsi que le prou- vent plusieurs courriels, accessibles sur le site d’URK. Dans l’un d’entre eux, adressé à la virologue Linda Saif, l’une des signataires, Daszak demande que le texte « ne soit pas identifiable comme provenant d’une organisation ou d’une personne », mais comme une « simple lettre de scientifiques de renom », car il veut « éviter l’apparence d’une déclaration politique » (15). Et l’Anglo-Américain de préciser son objectif : « Le point de vue des experts est qu’il n’y a actuellement aucune preuve que le virus a été manipulé génétiquement pour pouvoir se propager plus rapidement parmi les humains. » Dans une autre série de courriels déclassifiés, on découvre aussi que « plusieurs scientifiques qui ont signé une déclaration niant que le SARS-CoV-2 ait pu être fabriqué dans un laboratoire reconnaissent en privé que cette origine est possible ». (16)

Dans les échanges de courriels, où perce une inquiétude sourde, le débat porte essentiellement sur la présence dans le SARS-CoV-2 d’une séquence de quatre acides aminés – appelée « site de clivage de la furine » (SCF) – qui normalement n’existe pas dans les béta-coronavirus/ligne B, dont fait partie le virus de la covid-19. Or, ce SCF favorise l’infection des cellules humaines. D’où l’hypothèse qu’il ait été inséré intentionnelle- ment dans le génome du virus. Dans un courriel, daté du 21 février 2020, la microbiologiste Susan Weiss termine par ces mots : « C’est effrayant de penser qu’il ait pu être manipulé génétiquement. » Cela n’empêchera pas la scientifique de cosigner, cinq jours plus tard, un article dans Emerging Microbes & Infections, niant catégoriquement cette possibilité (17)…

Du Pentagone à l’OMS

Reste qu’une chose est sûre : les services secrets américains étaient au courant des travaux pas très transparents conduits par EcoHealth Alliance à l’Institut de virologie de Wuhan. C’est ainsi que le président Trump, qui se démenait alors contre le « virus chinois », a piqué une grosse colère. Le 24 avril 2020, il annonçait tambour battant que la subvention du National Health Institute à EcoHealth Alliance, qui s’élevait à 3,7 millions de dollars annuels (sur cinq ans) était supprimée ! Aussitôt, les grands médias états-uniens, CNN en tête, prenaient la défense de Peter Daszak, qui vaillamment défendait son job : « Empêcher les virus de faire du mal aux Américains en les confiant à ceux qui conçoivent des vaccins et des traitements. » (18). Quatre mois plus tard, l’aide était rétablie, sûrement aussi sur les conseils des mêmes services secrets. Car contrairement à ce qu’indique le site Web d’EcoHealth Alliance, qui a le statut d’organisation non gouvernementale, les travaux de Peter Daszak et de ses collègues ne sont pas financés exclusivement par des institutions de santé publique des États-Unis, mais pour plus de moitié par le Pentagone. C’est ce qu’a révélé le journal Independent Science News, en fournissant la liste des « contrats » et « subventions » émanant d’institutions militaires, soit 39 millions de dollars (sur un total de 61 millions) de 2013 à 2020 (19). Dans l’article de Sam Husseini, on découvre aussi que le « conseiller politique » d’EcoHealth Alliance est un certain David Franz, qui dirigea Fort Detrick, une institution militaire spécialisée dans la guerre biologique et la biosécurité. Et voilà comment nous nous retrouvons dans le premier chapitre de ce livre…

Pourtant, malgré ses accointances militaires, Peter Daszak a fait parfois chou blanc, ainsi que l’a révélé le collectif DRASTIC (20), qui réunit depuis février 2020 une trentaine de chercheurs internationaux enquêtant sur les origines du SARS-CoV-2. Grâce à un lanceur d’alerte, DRASTIC a eu accès à une demande de subvention d’EcoHealth Alliance auprès de la DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency), qui dépend du Pentagone (voir chapitre 1). Le projet de recherche, développé avec l’Institut de virologie de Wuhan, s’inscrivait clairement dans le gain of function, puisqu’il s’agissait ni plus ni moins que de créer en laboratoire des coronavirus chimériques, hautement pathogènes pour les humains, dans le but de créer un vaccin universel contre tous les types de coronavirus. DRASTIC a d’ailleurs suggéré que le SARS-CoV-2 était un vaccin en préparation (21). Le projet a été retoqué par la DARPA… Pour André Goffinet, pro- fesseur à l’Institut de neuroscience de Louvain (Belgique), membre du collectif, l’hypothèse d’une fuite accidentelle d’un virus modifié dans le P4 de Wuhan est l’explication « la plus plausible »  (22) de la pandémie qui bouleverse le monde depuis le début 2020. Pendant tout ce temps, l’aura internationale de Peter Daszak lui a permis d’accéder à des postes-clés au sein des principales institutions internationales. En juillet 2020, il est nommé coordinateur de l’atelier sur « la biodiversité et les pandémies » mis en place par l’IPBES (voir chapitre 3). Publié en octobre 2020, son rapport élude purement et simplement l’hypothèse d’un accident de laboratoire. En septembre 2020, The Lancet nomme Daszak à la tête d’une commission mise en place pour investiguer sur l’origine de la pandémie. Et puis, début 2021, il se retrouve parmi les dix experts désignés par l’Organisation mondiale de la santé et le gouvernement chinois pour « enquêter » à Wuhan sur l’origine du SARS-CoV-2. Cette mission, qui a rendu ses conclusions le 9 février 2021, a été fortement critiquée pour son manque d’impartialité et le périmètre très restreint de son mandat. Comme on pouvait s’y attendre, ses experts ont écarté d’un revers de main l’hypothèse d’un accident de laboratoire, au profit d’une thèse chinoise, qui prétend que le coronavirus a été introduit à Wuhan par le biais de produits surgelés importés… Mais pour l’ambitieux Anglo-Américain, le vent semble avoir commencé à tourner : en octobre 2021, il a été finalement écarté de la commission du Lancet sur l’origine du coronavirus. Dans un article publié par le British Medical Journal, le journaliste Paul Thacker explique que son éviction est due à « une accumulation de preuves que Daszak n’a pas toujours été franc sur sa recherche et ses liens financiers avec l’Institut de virologie de Wuhan. Il est maintenant sous haute surveillance de la part des scientifiques, des médias et du Congrès des États-Unis ».(23)

« Une gestion à court-terme de la crise sanitaire »

« Toute cette histoire est lamentable », a soupiré Serge Morand, quand en oc- tobre 2021 nous avons échangé sur ce qui était peut-être en passe de devenir l’« affaire Daszak ». Et l’écologue de la santé d’ajouter : « La biosécurité est définitivement une impasse, qui nous détourne des vraies solutions. Malheureusement, si l’hypothèse de la fuite du P4 de Wuhan est officiellement confirmée, ce sera du pain bénit pour ceux qui veulent que le monde continue de tourner comme avant. » De fait, plus on dépensera d’argent pour étudier les virus zoonotiques dans des laboratoires P4, plus le risque qu’ils s’échappent accidentellement est élevé ; et moins nos gouvernements seront encouragés à prendre les mesures qui permettent de préserver la biodiversité et donc, de protéger efficacement la santé planétaire. Ce sentiment est partagé par Richard Ostfeld et Felicia Keesing, que j’ai filmés en train de traquer les tiques dans les forêts de l’État de New York en septembre 2021, ou par Rodolphe Gozlan, que j’ai accompagné dans le parc amazonien de Guyane en mars 2021. À l’unisson, ils déplorent une « gestion à court terme de la crise sanitaire », qui « hormis les vaccins n’a rien à proposer pour réduire les facteurs écologiques de l’émergence de maladies infectieuses ». Quant à Serge Mo- rand, il interprétait en octobre 2021 l’avènement des passes sanitaires et l’injonction coercitive à la vaccination comme une confirmation des dérives de la biosécurité : tou- jours plus de contrôle des animaux et des humains, plutôt qu’une vision holistique et à long terme de la santé, qui ne soit pas fondée sur la « guerre aux agents pathogènes » mais sur la collaboration entre tous les organismes vivants contribuant à l’équilibre de notre « maison commune ».

« Le monde d’après ressemble au monde d’avant », a aussi regretté le professeur Jakob Zinnstag, que je devrais filmer en Éthiopie au début de l’année 2022, où il conduit un programme « One Health » exemplaire. « Espérons que ton livre contribuera à éveiller les consciences des citoyens et des politiques ! » Je l’espère aussi sincèrement.

Pour finir, je voudrais remercier tous ceux et celles qui ont pris la peine de m’écrire une lettre ou un courriel, après la lecture de mon livre. Comme le professeur Didier Sicard, ancien chef de service de médecine interne à l’hôpital Cochin, qui a présidé le Comité consultatif national d’éthique de 1999 à 2008. Datée du 10 février 2021, sa missive commençait par ces mots, qui m’ont mis du baume au cœur : « Bravissimo… Je suis bluffé par votre ouvrage La Fabrique des pandémies. Je l’ai lu d’un trait avec l’émotion d’un lecteur qui non seulement partage totalement vos réflexions mais découvre que ses intuitions étaient fondées. L’écriture en est lumineuse, simple, intelligente, tellement plus que la plupart des articles scientifiques souvent pénalisés par leur complexité. C’est un ouvrage fondateur d’une vraie réflexion humaniste et porteur d’un futur aussi passionnant qu’inquiétant… »  (24) Du coup, nous nous sommes rencontrés, car il a accepté de tourner une petite vidéo appelant à soutenir la production du film qui accompagnera ce livre . Et comme d’autres lecteurs et lectrices, il m’a demandé des nouvelles de mon père, qui a rejoint ma mère fin février 2021. C’est donc à mes chers pa- rents que je dédie l’édition poche de ce livre.

1) Nombre de décès rapporté au nombre total des infections, à distinguer du taux de mortalité, qui désigne le nombre de décès rapporté à toute la population.

2) Dan KEATING, « The pandemic marks another grim milestone : 1 in 500 Americans have died of covid-19 », The Washington Post, 15 septembre 2021.

3) Pour plus d’informations sur l’impact de l’ALENA au Mexique, lire mon livre ou voir mon film Les Moissons du futur (2012). J’ai aussi réalisé un documentaire intitulé Les Déportés du libre échange (disponible en DVD).

4) Les auteurs comprenaient Jamie Metzl, membre du Conseil de sécurité nationale de la Maison Blanche sous l’administration Clinton et ancien collaborateur de Joe Biden, les virologues Bruno Canard et Étienne Decroly, ou les généticiens Jean-Michel Claverie et Virginie Courtier (Stéphane FOUCART, « Covid-19 : des scientifiques appellent à une enquête indépendante sur les origines de la pandémie en Chine », Le Monde, 4 mars 2021).

5) Il s’agit du laboratoire P4 Jean Mérieux, financé en partie par la Fondation Mérieux et géré par l’INSERM.

6)Lire et écouter l’émission de Philippe RELTIEN, « Le laboratoire P4 de Wuhan ; une histoire française », France Culture, 17 avril 2020, <s.42l.fr/8T6n12wi>.

7) Peng ZHOU, Shi ZHENGLI et al., « A pneumonia outbreak associated with a new coronavirus of probable bat origin », Nature, vol. 579, n° 7798, mars 2020, p. 270-273.

8) Frédéric KECK, « L’alarme d’Antigone », Terrain, vol. 64, 2015, p. 3-19.

9) Un laboratoire P3 est une installation confinée dans laquelle sont analysés des agents pathogènes dits de « classe 3 », qui peuvent provoquer des maladies graves chez les humains, pour lesquelles il existe des mesures préventives efficaces et un traitement (comme la tuberculose ou le sida). C’est la différence avec les agents pathogènes étudiés dans les P4.

10 )Marc LIPSITCH et Alison GALVANI, « Ethical alternatives to experiments with novel potential pandemic pathogens », PLoS medicine, vol. 11, n° 5, 2014.

11)Comme cet article, cosigné par dix-neuf scientifiques chinois, dont Shi Zhengli, et Peter Daszak : Xing-Yi GE et al., « Isolation and characterization of a bat SARS-like coronavirus that uses the ACE2 receptor », Nature, vol. 503, 30 octobre 2013, p. 535-538.

12)Charles CALISHER et al., « Statement in support of the scientists, public health professionals, and medical professionals of China combatting covid-19 », The Lancet, 7 mars 2020.

13) J’avais présenté ces « Monsanto papers » dans mon film et livre Le Roundup face à ses juges, La Découverte, Paris, 2017.

14) Sainath SURYANARAYANAN, « EcoHealth Alliance orchestrated key scientists’ statement on “natural origin” of SARS-CoV-2 », US Right to Know, 18 novembre 2020, <s.42l.fr/-tkq1D6S>.

15) Courriel de Peter Daszak à Linda Saif, 6 février 2020, <s.42l.fr/NNgPyxCh>.

16) Shannon MURRAY, « Scientists who authored article denying lab engineering of SARS-CoV-2 privately acknowledged possible lab origin, emails show », US Right to Know, 11 août 2021, <s.42l.fr/INa_zU_P>.

17) Shan-Lu LIUI et al., « No credible evidence supporting claims of the laboratory engineering of SARS-CoV-2 », Emerging Microbes & Infections, 26 février 2020.

18) Kim HJELMGAARD, « What about covid-20 ? U.S. cuts funding to group studying bat corona- viruses in China », USA Today, 9 mai 2020.

19) Sam HUSSEINI, « Peter Daszak’s EcoHealth Alliance has hidden almost $40 million in Pentagonfunding and militarized pandemic science », Independent Science News, 16 décembre 2020; pour la liste des contrats, voir : « Spending by transaction », USA Spending.gov, <s.42l.fr/hG-durY3>.

20) Pour Decentralized Radical Autonomous Search Team Investigating Covid-19 (équipe de recherche autonome radicale décentralisée enquêtant sur la covid-19).

21) « How EcoHealth Alliance and the Wuhan Institute of Virology collaborated on a dangerous bat coronavirus project : “The DARPA DEFUSE Project” », DRASTIC Research, 20 septembre 2021, <s.42l.fr/vEQ1bZ0P>.

22)Cité par Manon AUBLAN, « Coronavirus : qu’est-ce que “DRASTIC”, le collectif indépendant qui en- quête sur l’origine de l’épidémie ? », 20 Minutes, 29 mars 2021.

23) Paul THACKER, « Covid-19 : Lancet investigation into origin of pandemic shuts down over bias risk », British Medical Journal, 1er octobre 2021.

24) On peut lire l’intégralité de la lettre sur mon blog : « Le soutien “inconditionnel” du prof. Didier Sicard à La Fabrique des pandémies », blog.m2rfilms.com, <s.42l.fr/vaftWfMF>.

Les 100 photos du siècle: la grande dépression, 12/100

 

Je suis allée voir l’exposition consacrée au travail remarquable de Alice Neel, au Musée Beaubourg. J’ai été très touchée par les oeuvres de cette grande artiste , méconnue (comme tant de femmes créatrices… ), qui savait peindre avec une puissance rare les corps des femmes et hommes abimés par la vie et le labeur.

Son engagement aux côtés des laissés-pour-compte de la machine capitaliste m’a fait penser aux photos de Dorothea Lange, auteure de « Migrant Mother », qui incarne à jamais le destin héroïque de toutes les mères du monde, accablées par la misère…

C’est donc la douzième vidéo des « 100 photos du siècle », diffusées par ARTE en 1998 et 1999, et accompagnées d’un livre éponyme (traduit en sept langues).

 

On les appelait « les petites dames du planning »

Le 24 juin, la très conservatrice Cour suprême des Etats-Unis enterrait l’arrêt Roe vs Wade qui, depuis 1973, garantissait le droit des Américaines à avorter. Ce volte-face  ne rend certes pas les interruptions de grossesse illégales, mais elle les rend beaucoup plus difficiles, car désormais  chaque État sera libre d’autoriser l’avortement ou non. Un vrai casse-tête pour les citoyennes d’Outre-Atlantique, qui va renforcer les inégalités en pénalisant les femmes précaires et défavorisées. Cette lamentable affaire confirme que les droits acquis de haute lutte ne sont jamais à l’abri d’un revirement et qu’il ne faut donc pas baisser la garde. En apprenant cette nouvelle, qui je l’espère ne fera pas boule de neige dans d’autres pays, j’ai repensé au film que j’ai réalisé en 2006 pour France 5. Intitulé « On les appelait les petites dames du planning », il relatait l’histoire du Mouvement du Planning familial et la bagarre menée pendant des décennies pour que les femmes aient le droit à la contraception et à l’IVG. Je mets ce film en ligne, car la mémoire doit toujours éclairer le présent et l’avenir…

28′ d’ARTE. Mes réponses aux trois questions d’actualité

 

Hier dans le 26′ d’ARTE, trois questions d’actualité devaient être commentées par Ana Kowalska, correspondante de la télévision polonaise TVN, Zyad Liman, directeur et rédacteur en chef d’Afrique Magazine, et moi-même, en tant qu’ « invitée fil rouge » de l’émission. La veille nous avions reçu les trois questions, avec une série d’articles de différents journaux, pour pouvoir préparer nos interventions. En bonne élève consciencieuse (!) j’avais passé la journée à synthétiser ce que m’inspiraient ces trois sujets.

1 > Visite de Macron, Scholz, et Dragui à Kiev
Soutien politique, soutien militaire : La France en fait-elle assez pour l’Ukraine ?

Est-ce que Macron en fait assez pour l’Ukraine ? Je voudrais ramener cette question aux grands enjeux auxquels est confrontée l’humanité : le dérèglement climatique, l’extinction de la biodiversité et le risque de pandémies qui est lié aux deux premiers. Bien sûr qu’il faut soutenir les Ukrainiens, y compris par des moyens militaires, même s’il me coûte de faire la pub  des marchands d’armes.     C’est l’urgence du court terme. Mais cette guerre atroce devrait aussi être l’occasion pour la France et l’Union européenne de revoir complètement leur politique agricole et énergétique. Si Poutine, dont les agissements criminels sont connus de longue date, s’est lancée dans cette aventure, c’est parce qu’il savait qu’il avait deux énormes moyens de pression : notre dépendance au gaz russe, qui sert notamment à faire des engrais chimiques, et sa position dominante sur le marché du blé, puisque que la Russie assure avec l’Ukraine 30% des exportations mondiales de cette céréale. C’est le moment pour l’UE de lancer un vrai pacte vert : dans le domaine de l’énergie, cela veut dire soutenir massivement les énergies renouvelables et surtout la sobriété, c’est-à-dire la réduction de la consommation ; dans le domaine agricole, cela veut dire sortir progressivement du modèle agroindustriel, très gros producteur de CO2 (10% des émissions de l’UE), fondé sur l’exportation de denrées agricoles, et notamment de céréales.

Récemment 500 scientifiques, sous l’égide du PIK, un organisme de recherche allemand spécialisé sur le climat ,  ont publié un appel pour  une transformation du modèle alimentaire.  Ils rappellent – à juste titre – qu’il n’y a pas actuellement de pénurie d’aliments, mais une répartition inégale des aliments produits, notamment parce que les politiques libérales autorisent la spéculation sur les denrées alimentaires. C’est la spéculation qui affame les peuples, pas le manque d’aliments ! Ils préconisent trois mesures capitales : baisser notre consommation de viande, pour réduire la part des céréales produites destinées à l’alimentation animale (en France 47% du blé et 33% du maïs) ; réduire le gaspillage (celui-ci représente pour le seul blé en Europe  la moitié des exportation ukrainiennes); Et bien sûr,   encourager l’agroécologie qui est la seule capable d’assurer la souveraineté  alimentaire des peuples (c’est-à-dire la capacité des peuples à se nourrir eux-mêmes), mais aussi d’atteindre les objectifs de l’accord de Paris.

Au lieu de cela, Macron et l’UE appellent à renforcer le « rôle nourricier » de l’Europe, en accélérant le modèle productiviste et exportateur…

2 > Le vol Londres-Kigali de transfert des réfugiés au Rwanda entravé par la justice. La politique de Bojo peut-elle vraiment dissuader les candidats à l’exil d’aller au RU ?

Je vais procéder de la même manière que pour la première question. On assiste à une multiplication des crises liées au système productiviste dominant qui est la cause majeure du dérèglement climatique, lequel provoque pénurie d’eau et baisse de la production alimentaire à cause des aléas de plus en plus fréquents.  Le système productiviste  est aussi à l’origine de l’explosion des inégalités et de l’accaparement des richesses par une petite minorité, et des guerres pour le contrôle des ressources qui se raréfient : tout cela pousse des millions d’hommes et de femmes sur le chemin de l’exil. Que font les grandes nations occidentales ? Elles ferment les yeux sur ces causes et, pire, elles encouragent le détricotage du droit international, patiemment élaboré au cours du XXème siècle. Boris Johnson n’exclut pas d’ abandonner la Convention européenne des droits de l’Homme, que le pays a contribué à façonner en 1950. L’Union européenne aussi s’asseoit sur la convention de Genève relative au statut des réfugiés en sous-traitant contre de l’argent la gestion des migrants à la Lybie et la Turquie, deux pays qui pratiquent la torture.

Ce détricotage se fait par petites touches, mais sape progressivement les bases du multilatéralisme et conduit au retour généralisé de la loi de la jungle. Il faut du courage politique pour lutter contre ces dérives! L’Europe devrait montrer l’exemple, en réaffirmant les valeurs qui ont présidé à sa fondation, comme le respect inconditionnel des droits humains. Au lieu de cela : La DG du Commerce de l’UE, dirigée par le conservateur Valdis Dombrovskis, hésite à interdire l’importation de produits issus du travail forcé des Ouïghours en Chine, comme le font les USA et le Canada, au nom de la « liberté du commerce ». Il ne faut pas s’étonner ensuite qu’il y a une défiance par rapport aux objectifs réels de l’Union européenne.

Quant aux migrants, je suis d’accord avec le Transnational Institute qui dit qu’on ne pourra pas les retenir, car « ils partent pour survivre ». Encore une fois : attaquons nous aux causes, pour éviter que des millions de personnes prennent la route de l’exil.

3 > Enquête parlementaire sur l’assaut du Capitole : Trump fustige une parodie de justice . USA : Le trumpisme est-il vraiment mort ?
Trump, armes, médias : Les Etats plus désunis que jamais ?

Ce qui s’est passé au Capitole le 6 janvier 2001 est clairement une dérive majeure – la commission parle de « tentative de coup d’Etat- qui n’a pas été sanctionnée. Et ne le sera sans doute jamais. S’il y avait eu un événement similaire en Amérique Latine, il y aurait eu une condamnation immédiate par les chancelleries occidentales… Mais s’agissant de la première puissance économique mondiale, ce fut le silence radio.

Il faut se rendre à l’évidence : les Etats-Unis s’éloignent de plus en plus du modèle démocratique qu’ils ont longtemps incarné : effritement  des contre-pouvoirs et une polarisation telle de la société qu’une guerre civile ne peut pas être exclue. En fait, l’effondrement démocratique des Etats Unis a commencé avec Ronald Reagan au début des années 1980 , le champion de l’ultralibéralisme qui a finalement confié les rênes du pays aux multinationales et grands groupes financiers. C’est très inquiétant car ce sont eux qui contribuent au dérèglement climatique, à l’extinction de la biodiversité et au risque de pandémies, en niant systématiquement l’impact de leurs activités sur l’environnement.

Nous sommes à la croisée des chemins : soit on laisse les ressources s’épuiser, (biodiversité, mais aussi les minerais, etc),  le climat se dérégler, et les inégalités s’envoler, et le résultat sera une multiplication des conflits armés et internes aux nations. Avec une tendance au repli sur soi,  et l’érosion des droits humains. Soit on fait preuve de courage politique et on change résolument de cap, avant que la barbarie s’installe durablement sur la planète.

 

 

 

 

 

Les maladies chroniques et les maladies infectieuses sont interconnectées

Pour mon livre La fabrique des pandémies, j’ai interviewé 62 scientifiques internationaux, – des virologues, infectiologues, parasitologues, épidémiologistes, écologistes de la santé, médecins, vétérinaires, etc- qui tous « savaient » qu’une pandémie  pouvait à tout moment s’abattre sur l’humanité, s’ajoutant à la longue liste des « maladies infectieuses émergentes », apparues depuis une cinquantaine d’années. Ils « savaient » et n’ont cessé de tirer la sonnette d’alarme, en pointant la destruction de la diversité comme la cause principale de ces « émergences »,  sans être écoutés. Je retranscris ici l’entretien que j’ai réalisé avec le professeur Jeroen Douwes, épidémiologiste en Nouvelle Zélande, qui explique pourquoi nous ne sortirons pas de l’impasse , dans laquelle nous a plongés la COVID 19, si nous continuons d’oublier que « les maladies chroniques et les maladies infectieuses sont interconnectées ». Cet extrait fait partie du cinquième chapitre de mon livre, intitulé « Les maladies non transmissibles: l’hypothèse de la biodiversité ».

L’entretien avec le Prof. Douwes a été réalisé le 25 juin 2020, par skype.

« La perte de biodiversité est une arme à double tranchant : d’un côté, elle favorise le contact avec des agents pathogènes que l’homme n’avait jusque-là jamais rencontrés ; de l’autre, elle rend les humains plus susceptibles d’être affectés profondément par ces nouveaux microorganismes infectieux. En résumé, la destruction de la biodiversité signifie plus d’exposition et plus de fragilité. » C’est ce que m’a expliqué, le 25 juin 2020, le professeur Jeroen Douwes, qui, à cinquante-trois ans, dirige le Centre de recherche en santé publique de l’Université Massey, à Wellington. Et l’épidémiologiste, qui fait aussi partie du comité scientifique de l’agence de protection de l’environnement de Nouvelle-Zélande, d’enfoncer le clou, avec une franchise étonnante : « Les gouvernements dépensent d’énormes quantités d’argent pour tenter de sauver l’économie et de réduire les effets néfastes de la covid-19 en développant un vaccin. Tout cela est tout à fait légitime, mais j’aimerais bien qu’ils fassent de même pour juguler ces tueurs silencieux que sont les maladies chroniques non transmissibles, comme l’obésité, le diabète, les maladies respiratoires et les cancers. On a un peu tendance à oublier que ces pathologies chroniques tuent beaucoup plus de monde que la covid-19. C’est ma première observation. La seconde, c’est que les patients qui ont souffert de complications graves après leur infection par le SARS-CoV-2 développent fréquemment des pathologies chroniques, comme celles que j’ai précédemment énumérées. Il est donc impératif que les autorités publiques cessent de traiter séparément les deux types de pandémies, car elles sont intimement liées. Je rappelle que le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), qui dépend de l’OMS, a identifié plus de trente agents infectieux provoquant des cancers. La séparation entre les maladies infectieuses et les maladies chroniques est artificielle et va contre les intérêts de la santé publique. »

Pour être franche, la « tirade » tout à fait inattendue de Jeroen Douwes m’a fait du bien, car finalement, elle confirmait une intuition qui était devenue obsédante au fur et à mesure que se déroulaient mes entretiens très rapprochés – parfois trois par jour – avec les quelque soixante scientifiques que j’ai interviewés pour ce livre : la pandémie de covid-19 est un signal d’alarme, qui va bien au-delà de l’émergence d’un virus excrété par une pauvre chauve-souris, dans des conditions qui ne sont toujours pas élucidées…

Jeroen Douwes a fait son doctorat d’épidémiologie en Hollande, où il est né. En 1998, il est venu pour faire une spécialisation en santé environnementale en Nouvelle-Zélande, qui devait durer un an et demi, mais il y est finalement resté.

« Quel est le bilan de la pandémie en Nouvelle-Zélande ?

– Au 25 juin, nous avons 1 200 cas diagnostiqués et vingt-deux morts, ce qui est très peu pour une population de 5 millions d’habitants. Dès que l’épidémie a été confirmée en Chine, le gouvernement a fermé les frontières et décrété un confinement très strict. Après huit semaines, la vie a repris son cours normal, mais les frontières sont toujours fermées. Seules les personnes de nationalité néo-zélandaise ou résidant légalement dans le pays peuvent y entrer. Cette mesure est évidemment facilitée par l’insularité du pays.

– Pensez-vous qu’on aurait pu éviter cette pandémie ?

– Soyons clairs : le problème, ce ne sont pas les marchés humides chinois, qui sont anecdotiques. Cette pandémie n’est pas la dernière. Si nous ne revoyons pas de toute urgence notre rapport à la nature, nous vivrons dans une ère de confinement chronique, ce qui n’est évidemment pas une bonne nouvelle pour l’humanité. Par ailleurs, il n’est pas sûr que ce soit judicieux d’encourager la reprise frénétique des voyages et des transports d’un bout à l’autre de la planète. Les virus se déplacent aussi vite que les longs courriers et je dois dire que la vitesse de transmission du SARS-CoV-2 m’a impressionné.

– Vous avez conduit une étude exceptionnelle sur l’“association entre l’environnement naturel et l’asthme” en Nouvelle-Zélande, publiée en 2018[i]. Comment avez-vous procédé ?

– C’est vrai que cette étude est unique, car nous avons pu suivre près de 50 000 enfants nés en 1998 jusqu’en 2016, c’est-à-dire pendant dix-huit ans. Il est rare de pouvoir travailler sur une cohorte aussi importante et sur une durée aussi longue. Le gouvernement nous a autorisés à consulter les données d’état civil et sanitaires de tout le pays. Nous avions les adresses des 50 000 bébés, y compris quand leurs familles ont déménagé. Nous avons pu les croiser avec les images satellites, qui nous ont renseignés sur le type d’usage des terres et de végétation qui caractérisait le cadre de vie des enfants. La conclusion fut que le fait de vivre près d’un espace vert réduisait le risque asthmatique d’au moins 15 %, mais que l’intensité de la protection dépendait de la qualité de la végétation. La Nouvelle-Zélande compte d’importantes plantations de pins de Monterey qui constituent des facteurs de risque pour l’asthme. Même chose pour les ajoncs, qui donnent certes de belles fleurs jaunes, mais qui sont très épineux et allergènes. Pour que la protection soit efficace, il faut une végétation diverse et native de l’île.

« À partir de cette cohorte de bébés nés en 1998, nous avons réalisé une deuxième étude sur le lien entre l’exposition précoce à un environnement naturel et le « trouble de déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité » (TDAH)[ii]. Les résultats ont montré une réduction significative du risque pour les enfants qui ont grandi dans une aire rurale avec une riche biodiversité. Enfin – et là c’était encore plus surprenant –, pour une troisième étude qui est en cours de validation avant publication, nous avons suivi les 50 000 enfants depuis leur naissance jusqu’à l’âge de cinq ans[iii]. Nous avons observé que le fait de grandir dans un environnement naturel diversifié réduisait le risque de leucémie aiguë lymphoblastique de 35 %. L’un des facteurs souvent méconnus qui peut expliquer ce résultat est que les plantes à larges feuilles capturent une grande partie de la pollution de l’air. Enfin, dans un domaine qui ne concerne pas exclusivement les enfants, nous avons montré que les patients qui subissent une arthroplastie de la hanche récupèrent mieux et plus vite, en consommant nettement moins d’opiacés, s’ils vivent dans un environnement riche en biodiversité naturelle[iv].

« Les résultats de mon laboratoire sont en accord avec des centaines d’études réalisées par mes confrères partout dans le monde. Et nous disons tous la même chose : il est temps que les pouvoirs publics comprennent que la santé humaine dépend de celle des écosystèmes et des animaux, car tout est interconnecté. Il est temps aussi qu’ils agissent pour stopper la destruction de la biodiversité et le dérèglement du climat, dont les effets synergiques sont d’ores et déjà désastreux pour la santé publique. »

[i] Geoffrey Donavan et al., « Vegetation diversity protects against childhood asthma : results from a large New Zealand birth cohort », Nature Plants, vol. 4, juin 2018, p. 358-364.

[ii] Geoffrey Donavan et al., « Association between exposure to the natural environment, rurality, and attention-deficit hyperactivity disorder in children in New Zealand : a linkage study », The Lancet Planetary Health, vol. 3, n° 5, mai 2019.

[iii] Geoffrey Donovan et al., « An empirical test of the biodiversity hypothesis : exposure to plant diversity is associated with a reduced risk of childhood acute lymphoblastic leukemia », Social Science Research Network, janvier 2020.

[iv] Geoffrey Donavan et al., « Relationship between exposure to the natural environment and recovery from hip or knee arthroplasty : a New Zealand retrospective cohort study », British Medical Journal Open, vol. 9, 2019.

Mon hommage aux zadistes de Notre Dame des Landes

Merci à tous ceux et celles qui m’ont envoyé un message d’affection après avoir regardé la vidéo en hommage à mes parents. Du coup j’ai eu envie de mettre en ligne l’allocution que j’avais prononcée après le « discours » de Dominique Meda sur mes « 38 ans de service », selon la formule consacrée, car il est plus que jamais d’actualité. Je remercie Dominique d’avoir accepté de me remettre la légion d’honneur à Notre Dame des Landes, car, en 2013, c’était un geste politique et citoyen très fort… Sur le papier, rien ne l’interdisait, car tout récipiendaire peut choisir la personne – impérativement un « chevalier »- et le lieu de la cérémonie…

Hommage à mes parents

Après un long silence douloureux, j’ai décidé de rendre hommage à mes parents – Jeannette et Joël Robin- décédés respectivement le 28 octobre 2020 et le 21 février 2021. Avec mon mari David , je les ai accompagnés pendant trois mois dans la maison familiale des Deux-Sèvres, où j’ai grandi. J’ai souvent dit publiquement combien mes parents m’avaient insufflé le goût de la terre et de l’engagement « pour changer le monde », et aujourd’hui leur inspiration me manque cruellement…. J’ai choisi de rendre publiques ces images tournées par Marc Duployer lors de ma remise de légion d’honneur par la sociologue Dominique Meda, le 8 juin 2013, à Notre Dame des Landes, en plein combat contre la construction de l’aéroport . En montant cette vidéo dans les larmes et le rire, j’ai replongé dans l’émotion de cet événement exceptionnel, que mes parents considéraient comme l’un des plus beaux jours de leur vie. Une belle manière de leur dire « merci » ainsi qu’à tous ceux et celles qui ont permis de faire échouer ce grand projet inutile et ringard. D’autres victoires suivront!

 

Le soutien « inconditionnel » du Prof. Didier Sicard à « la fabrique des pandémies »

La lettre a transité par les Éditions La Découverte et je dois dire qu’elle m’a fait un bien fou. Elle était signée de Didier Sicard, professeur émérite à l’Université Paris-Descartes, ancien chef de service de médecine interne à l’hôpital Cochin, qui a présidé le Comité consultatif national d’éthique de 1999 à 2008. Elle commençait par ces mots: « Bravissimo…Je suis bluffé par votre ouvrage « La fabrique des pandémies ». Je l’ai lu d’un trait avec l’émotion  d’un lecteur qui non seulement partage totalement vos réflexions mais découvre que ses intuitions étaient fondées. L’écriture en est lumineuse, simple, intelligente, tellement plus que la plupart des articles scientifiques souvent pénalisés par leur complexité.C’est un ouvrage fondateur d’une vraie réflexion humaniste et porteur d’un futur aussi passionnant qu’inquiétant. Il devrait susciter des vocations de recherche « .

Je poursuis la transcription de la lettre car sa lecture en ligne n’est pas aisée.

« Depuis quinze ans je préside le jury d’une bourse franco-américaine destinée à des étudiants de psychologie et médecine. J’ai été atterré par le côté « mainstream » des projets scientifiques. Quasiment tous étaient porteurs d’un projet concernant une nouvelle enzyme ou un nouveau gène.

Un projet m’a surpris. Une chercheuse a proposé un travail sur la relation entre le changement climatique et la psychologie des jeunes. A Yale ! Le jury souriait. Je me suis battu. Elle a eu la bourse. Elle vient de m’écrire une lettre m’informant de la richesse au-delà de ses espérances de son travail.

La collaboration de Serge Morand a été essentielle. Mais votre acharnement à interroger les bonnes personnes suscite mon admiration inconditionnelle.

Si tout le monde lisait votre livre, cela sonnerait le glas de l’inconscience, de la stupidité et de l’hubris humain.

Merci et bravo.

Cordialement »

Ibrahim Maalouf relaxé

Je viens d’apprendre que le trompettiste Ibrahim Maalouf a été relaxé en appel, de l’agression sexuelle envers une mineure qui avait effectué un stage dans son studio d’Ivry-sur-Seine en…  2013.

Je mets en ligne un papier que j’avais rédigé avant l’audience de la cour d’appel, prévue initialement le 23 mars, et repoussée en raison du confinement. Aucun des journaux que j’avais contactés (Mediapart, Huffington Post, Les Jours, L’observateur, Le Monde, Libération) n’avait accepté de le publier, même en version courte. Je laisse aux lecteurs et lectrices toute liberté pour interpréter ce refus. 

« Je suis extrêmement exigeante avec les enseignants qui travaillent avec les jeunes de la Maîtrise de Radio France. Or, en six ans de collaboration avec Ibrahim Maalouf, je n’ai jamais ressenti la moindre ambiguïté, ni aucune familiarité de sa part, alors que certaines adolescentes étaient fascinées par lui, au point de faire le planton devant sa loge.  Ibrahim savait très bien gérer ce genre de situation délicate, en mettant clairement une frontière entre lui et ses élèves. »

Disons le clairement : sans le témoignage de Sofi Jeannin, une Suédoise qui dirige la Maîtrise de Radio France, – 180 jeunes filles entre 13 et 17 ans-, je ne me serais pas lancée dans l’écriture de ce papier. Par les temps qui courent, il y a des coups à prendre, et j’ai plein d’autres chats à fouetter. Seulement voilà : au printemps 2019, j’ai reçu un mail énigmatique d’Ibrahim Maalouf qui voulait me parler. J’adore la musique de ce trompettiste hors pair. Mais pourquoi, diable, cherchait-t-il à me joindre ? Après une recherche sur internet, j’ai découvert que le 23 novembre 2018, le tribunal correctionnel de Créteil  l’a condamné à quatre mois de prison avec sursis pour une agression sexuelle sur une collégienne de 14 ans . Le musicien a fait appel. Et là j’ai compris la raison de son courriel.

 Du déni de la pédophilie à la « pédofolie »

Dans les années 2000, j’ai réalisé trois documentaires qui racontaient le calvaire d’enseignants accusés injustement de pédophilie[1]. J’ai même écrit un livre sur ce sujet politiquement incorrect[2]. C’est en tournant en 1999 un reportage pour Envoyé Spécial à l’Institut de santé mentale de la Mutuelle générale de l’éducation nationale (MGEN), surnommé « La Verrière », que j’ai entendu parler, pour la première fois, de « fausses allégations de pédophilie ». « Depuis peu, nous voyons arriver des enseignants qui ont été accusés de pédophilie et qui, bien que blanchis par la justice, n’arrivent pas à s’en remettre », m’avait expliqué le directeur de l’hôpital psychiatrique. Et puis, la même année, la directrice de l’école de mes trois petites filles avait annoncé que la classe verte annuelle était supprimée, car les instituteurs ne voulaient pas « courir de risque ».

C’était juste après l’affaire Dutroux. Le parcours meurtrier de « l’ogre de Charleroi » avait déclenché un tel cataclysme qu’on était passé du déni de la pédophilie, à ce que d’aucuns appelaient la « pédofolie »[3], c’est-à-dire « l’obsession des agressions sexuelles, ouvrant la porte à tous les excès », pour reprendre les mots de Marceline Gabel, qui contribua pourtant à la levée du tabou sur les abus sexuels en France. Dans un texte, intitulé « La question pédophile », l’avocat Henri Leclerc enfonçait le clou: « Notre société est en train de basculer dans un système de suspicion généralisée. Tout enseignant, tout adulte qui s’occupe d’enfants dans le cadre d’une activité associative devient un suspect en puissance. Ne va-t-on pas vers une société où l’on interdira d’aimer d’autres enfants que les siens ? » Et le président de la Ligue des droits de l’homme d’ajouter : « Or, dans ce domaine, vouloir apprécier les actes délinquants de façon nuancée, c’est courir le risque d’être accusé de défendre les pédophiles. »[4]

Les dégâts de la « circulaire Royal »

Face à la logorrhée médiatico-politique qui caractérisait les années de l’après-Dutroux, il fallait un certain courage pour se tenir un tant soit peu à l’écart de l’unanimisme ambiant, en évoquant publiquement les dérives de la lutte contre la pédophilie, qu’incarnait la fameuse « circulaire Royal » du 26 août 1997. En effet, surfant sur l’air du temps et désireuse de laver l’Éducation nationale de ses errements antérieurs, Ségolène Royal, alors ministre de l’Education nationale, s’était lancée dans une croisade contre les violences sexuelles à l’école.  Sa circulaire ne faisait pas dans la dentelle : elle enjoignait à tout fonctionnaire, sous peine de sanction, de signaler « immédiatement et directement » au procureur de la République la moindre allégation de pédophilie dont il aurait pris connaissance dans le cadre de son travail. « Le radicalisme du dispositif de signalement a entraîné une véritable épidémie d’accusations infondées, car le texte même autorise tout et n’importe quoi », m’avait expliqué Alain Aymonier, le président de la Fédération des autonomes de solidarité (FAS). »[5]

De fait, jusqu’au « Tchernobyl judiciaire »[6] que fut le procès de l’affaire d’Outreau, en mai 2004, les dérapages furent nombreux, n’importe qui pouvant effectivement dire n’importe quoi, pour d’obscurs motifs, en étant assuré de faire mouche. C’est ainsi qu’on vit des instituteurs suspendus et placés en détention provisoire, pour avoir mis la main sur l’épaule de l’un de leurs élèves ; on vit aussi des fonctionnaires zélés, dénoncer un collègue sur une simple rumeur, colportée par des élèves ou des parents malveillants qui voulaient régler leur compte à un enseignant. Les « signalements parapluie » provoquèrent des suicides, comme celui de Bernard Hanse ou de Vincent Cosson, deux professeurs d’éducation physique, finalement blanchis par la justice. Ces affaires déclenchèrent une véritable panique dans la profession, où on se mit à bannir les agrès pour éviter d’avoir à toucher les élèves en les parant.

D’après le bilan dressé par la FAS, de 1997 à 2004, quelque six cents enseignants ont été accusés à tort de pédophilie, et 73% des signalements adressés aux procureurs ont fait l’objet d’un classement sans suite, d’un non-lieu ou d’une relaxe. Clairement la machine judiciaire s’est emballée.

Une « justice d’exception »

Face à la pression conjointe de l’opinion et des pouvoirs publics s’est développée dans notre pays une véritable « justice d’exception », selon les termes de l’avocate  Florence Rault, car  « le droit s’est incliné devant les exigences vindicatives et croissantes de la dictature de l’émotion »[7].  Du Parquet aux juges du siège, en passant par les services de police et les experts, rares sont ceux qui ont su résister aux sirènes ambiantes en gardant la tête froide. « Toute affaire qui arrive sur le bureau du procureur est assurée d’un traitement judiciaire, le parquet s’estimant obligé de poursuivre, s’insurgeait ainsi la spécialiste de droit public dans un livre qu’elle a consigné avec le psychiatre Paul Bensussan. S’il s’agit d’un braquage ou d’un homicide, la justice respecte le droit ; en revanche, elle oublie tous ses principes, dès que surgit la moindre allégation d’abus sexuel ». [8]

De fait, la trentaine d’affaires que j’ai épluchées ne constituaient pas de simples « bavures », car elles présentaient des dysfonctionnements récurrents dessinant une catégorie judiciaire à part, mélange de droit d’exception et de non-droit pur et simple.  « On n’instruit pas sur des doutes mais à partir d’hypothèses qu’il faut vérifier » [9], résumait le juriste Antoine Garapon » dans la revue Esprit, où il énumérait toutes les dérives constatées : inversion de la charge de la preuve, où ce n’est plus au ministère public d’apporter la preuve des faits dénoncés, mais au mis en cause de prouver son innocence ; enquête uniquement à charge, absence de reconstitution et de confrontation ; expertises à sens unique.

« Toute attitude suspecte devient un début de preuve, y compris le fait que vous ayez des difficultés passagères avec votre épouse », m’avait expliqué Me Francis Lec, l’avocat de la FAS.» C’est ainsi que Vincent Cottalorda apprend pendant sa garde à vue qu’une fillette de six ans l’accuse de lui avoir touché « le zizi et le cucul » dans les toilettes. Découvrant l’identité de sa jeune accusatrice, il fournit deux informations qui n’intéressent guère les enquêteurs : un jour, elle s’était enfermée involontairement dans les WC de l’école, et il avait dû utiliser un tournevis pour faire sauter le loquet de la porte. Et puis, un an auparavant, il l’avait adressée à l’assistante sociale du secteur, en raison d’un comportement préoccupant. À ses dénégations, les gendarmes assènent la phrase miracle, source de tant de polémiques et d’erreurs judiciaires : « Les enfants disent toujours la vérité » . « En fait, déplorait Me Lec, la circulaire Royal a inscrit dans le marbre la présomption de crédibilité de l’enfant, qui, progressivement, a substitué à la présomption d’innocence, principe fondamental de notre système juridique, la présomption de culpabilité. »

Un « smack » controversé

« J’ai été très choquée par le procès en première instance : je suis venue témoigner de mon expérience avec Ibrahim, mais la juge ne m’a posé aucune question. Elle avait même l’air agacé par mon témoignage. » Les mots de Sofi Jeannin sont confirmés par la journaliste du Parisien, qui a noté que la  présidente du tribunal était « outrageusement hostile »[10], preuve, s’il en était besoin, que le régime judiciaire d’exception développé après l’affaire Dutroux est toujours à l’œuvre. Gageons qu’il en sera ainsi pour longtemps, car la récente et salutaire libération de la parole des femmes, victimes d’agressions sexuelles dans le cadre de leur travail, ne peut qu’accentuer la pression sur les professionnels de la justice qui n’ont malheureusement pas été formés pour éviter ce que Paul Bensussan appelle « les pièges du soupçon »[11]. La principale difficulté que ceux-ci rencontrent est l’impossibilité de réunir des preuves légales permettant d’établir la réalité de l’agression (sauf en cas de viol sur de très jeunes enfants), car en l’absence de témoins et de traces physiques du forfait, l’ensemble de la procédure repose finalement sur le témoignage du mineur accusateur confronté à la parole de l’adulte mis en cause. Pour sortir de ce dilemme insoluble – qui croire ?- tous ceux qui entendent concilier la présomption d’innocence et la protection de l’enfance, recommandent de se poser une première question : quels sont les faits reprochés et sont-ils matériellement possibles ? Cela semble tomber sous le sens, mais dans plusieurs affaires de mon corpus, cette vérification élémentaire n’a pas été faite : ainsi il a fallu seize mois à une juge d’instruction du Maine et Loire pour établir que les « allégations fantasmatiques » d’un élève de sept ans, qui accusait son instituteur d’avoir tenté de le sodomiser pendant la récréation, étaient « infondée , en raison de la configuration de la salle de classe, avec deux grandes fenêtres donnant sur une rue passante ». Seize longs mois, pendant lesquels l’instituteur a été suspendu de ses fonctions par l’Education nationale, alors qu’un simple transport sur les lieux lui aurait évité ce calvaire.

Quels sont les faits reprochés à Ibrahim Maalouf ?  D’après les comptes rendus de la presse, ils se seraient produits en décembre 2013, pendant le stage de 3ème qu’effectuait l’adolescente de quatorze ans, apprentie trompettiste, dans la société de l’artiste (alors âgé de 33 ans). Le musicien et son ex-stagiaire s’accordent sur l’objet du délit :  un baiser a bien eu lieu, le mercredi 11 décembre, devant l’Olympia, autour de 22 heures 45, au moment où se terminait un concert de Elton John. Ce soir-là, Maalouf avait rendez-vous avec Pierre Niney et une équipe de Paris Première, pour une interview dans le cadre de la promotion du film Yves Saint-Laurent, dont il avait fait la musique. L’artiste n’a cessé de clamer que le « bisou » « a été initié par la jeune fille,  ainsi que l’écrit Le Monde.  A la barre, il a mimé comment il lui a  pris les poignets  pour la repousser,  sans la brusquer »[12], ce que conteste l’accusatrice.

Inquiets de l’état de santé de leur fille qui se scarifiait et souffrait de troubles alimentaires, les parents ont porté plainte en janvier 2016, plus de deux ans plus tard. Comme l’a rapporté Laure Beccuau, procureur de Créteil, c’est bien le « smack » – « un acte unique » que Maalouf aurait « regretté » -, qui est à l’origine de l’ouverture d’une enquête préliminaire pour « atteinte sexuelle ». Dans l’entretien qu’elle a accordé à l’AFP, la procureur, souligne « l’état psychologique compliqué de l’adolescente, qui était dans une relation d’admiration face à son idole»[13]. Manifestement, au cours d’une nouvelle audition, l’ accusatrice a rajouté une seconde accusation : Ibrahim Maalouf aurait procédé à des attouchements dans son studio d’enregistrement. « Attrapée par le bassin, comme si on faisait l’amour mais habillés je sentais son sexe derrière moi sur mes fesses », a-t-elle déclaré à la barre.  Lors du procès, l’ancienne stagiaire, alors âgée de 18 ans, a modifié sa déposition initiale : les attouchements n’auraient pas eu lieu le jeudi-après midi, comme elle l’avait d’abord affirmé, car l’artiste a pu prouver qu’il était absent ce jour-là, mais le vendredi après-midi. Ibrahim Maalouf rejette ces accusations, en arguant  qu’après l’incident devant l’Olympia, il s’est organisé pour n’être jamais seul avec l’adolescente dans son studio, où des caméras de surveillance filment en permanence. Curieusement, le juge n’a pas estimé nécessaire de se transporter sur les lieux, ni d’organiser une reconstitution ou une confrontation. Son enquête s’est résumée à une audition de la jeune fille,  à une expertise psychiatrique de l’accusatrice et de l’accusé , et à l’interrogatoire de Maalouf qui est resté deux jours en garde à vue, sans l’assistance d’un avocat « J’ai été convoqué par la police, sans connaître le motif, m’a raconté le musicien. Le policier n’a cessé de me répéter qu’à cause de moi cette jeune fille était en danger et qu’elle avait besoin de mes excuses pour aller mieux. J’étais bouleversé. J’ai signé les procès-verbaux sans les relire, car mes musiciens m’attendaient pour un enregistrement depuis quarante-huit heures, sans savoir où j’étais ».

Finalement, l’affaire a été requalifiée en « agression sexuelle », ce qui, à  la différence du délit d’ « atteinte sexuelle », exclut le consentement du ou de la mineur(e) âgé(e) de moins de 15 ans. Depuis sa condamnation en première instance Ibrahim Maalouf est inscrit sur le fichier des délinquants sexuels.

La parole de l’enfant n’est pas « sacrée »

« Pourquoi mentirait-elle ? C’est ce qu’a dit le procureur à propos de la jeune plaignante , se souvient Sofi Jeannin. C’est étrange d’entendre cette question de la part d’un professionnel de la justice. J’ai déjà eu un élève qui était amoureux de moi. C’est un fantasme courant chez des adolescents qui reportent leur désir d’amour sur des personnes de référence qu’ils admirent. Ce fantasme fait partie de la construction des jeunes, et il n’est pas dangereux quand il se passe dans un lieu sûr ». Les propos de la directrice de la Maîtrise de Radio France sont au cœur du débat qui continue de déchirer les professionnels de la protection de l’enfance sur la « crédibilité de la parole de l’enfant ». De nombreux travaux ont été menés sur la suggestibilité des tout petits enfants, comme ceux, pionniers, du psychologue Alfred Binet. L’inventeur du quotient intellectuel a notamment montré que les enfants peuvent être influencés par l’interrogateur, en s’appropriant les informations qu’il a insinuées par ses questions. De même dans un livre-référence L’enfant témoin[14], Stephen Ceci et Maggie Bruck, professeurs de psychologie à l’Université Cornell (États-Unis) et McGill (Canada) dressent le bilan des multiples expériences conduites dans des laboratoires d’Amérique du Nord, où des scandales de l’ampleur d’Outreau ont défrayé la chronique : celles-ci ont mesuré l’effet des techniques d’interrogatoire sur le compte rendu des enfants et leur capacité à distinguer entre des faits réels et imaginaires. Et la conclusion est sans appel : « L’exactitude du rapport d’un enfant décroît à mesure qu’il est interrogé de manière suggestive par des interrogateurs qui éludent l’examen d’hypothèses alternatives. De tels interrogatoires peuvent ternir la preuve à un degré tel que la vérité risque de ne plus jamais faire surface ». Pour les adolescents en prise avec l’irruption de fantasmes sexuels, le risque de ce que le psychologue Hubert Van Gijseghem appelle un « faux positif » – à savoir une suspicion d’abus sexuels qui n’ont eu lieu que dans l’imagination de ceux qui les ont dénoncés, mais qui sont, néanmoins, traités comme des abus avérés-  est d’autant plus grand que n’a pas été pris en compte le « contexte de la divulgation, c’est-à-dire les circonstances entourant le dévoilement »[15]. Considéré comme l’un des pionniers dans la recherche scientifique sur les abus sexuels envers les enfants, le professeur de l’Université de Montréal propose d’utiliser une grille d’analyse systématique, baptisée « Statement Validity Analysis », pour aider les experts à évaluer le témoignage de l’enfant, et tout particulièrement des adolescents. Cette grille est également recommandée par des chercheurs proches du docteur Pierre Straus, qui fut le « découvreur » en France des abus sexuels sur enfants. Dans un ouvrage collectif, intitulé Allégations d’abus sexuels, parole d’enfant, parole d’adultes[16], le psychiatre Frank Zigante note  que « la probabilité qu’une énonciation  soit fausse » augmente considérablement  avec « les jeunes adolescents peu structurés et carencés affectivement, dont la fantasmatisation peut être débordante à cette époque de leur vie ».  Dans ce cas, précise son collègue Michel Boublil, l’allégation « pourra être un mensonge volontaire destiné à nuire, une croyance délirante, le symptôme d’un trouble de la personnalité, le signe d’une anxiété pathologique à l’égard de la sexualité en général ou des abus sexuels en particulier. » Parmi les dix questions que comprend la grille d’évaluation, j’en retiens deux qui me paraissent pertinentes pour l’affaire Maalouf :

– « Qui révèle l’allégation : c’est-à-dire qui fait de ce qui est dit et entendu une allégation d’abus sexuels ?

– Quel est l’état de l’accusateur? Son développement est-il harmonieux ? »

Des vies brisées

« En expertise, le magistrat nous demande d’évaluer la crédibilité de l’enfant. Or, il y a un amalgame qu’il faut lever entre crédibilité, sincérité, vérité et véracité. La crédibilité cela veut dire : “Je n’ai pas détecté chez cet enfant une tendance particulière à l’affabulation.” La sincérité, c’est le fait de croire à ce que l’on raconte. Être sincère ne signifie pas forcément dire la vérité. D’ailleurs, de quelle vérité parlons-nous ? De la vérité psychologique, c’est-à-dire de ce que le sujet ressent ? De la vérité judiciaire, c’est-à-dire de ce que la justice va pouvoir établir comme avéré ou comme infondé ? Ou de la vérité historique, c’est-à-dire de ce qui s’est réellement passé ? » [17]

Ainsi s’exprimait le psychiatre Paul Bensussan, lors d’un colloque intitulé « Écouter l’enfant et respecter la présomption d’innocence », qui réunissait des magistrats, des avocats, des psychiatres, des inspecteurs d’académie et des responsables de la protection de l’enfance. C’était la première fois qu’étaient publiquement débattus les effets dévastateurs sur les mineurs eux-mêmes des « fausses allégations de pédophilie » que Marceline Gabel considérait comme une « autre forme de maltraitance » des enfants. Dans un entretien filmé[18] que la responsable de l’Observatoire de l’enfance en danger, a réalisé avec Paul Bensussan, celle-ci tirait la sonnette d’alarme : « Les fausses allégations d’abus sexuel fabriquent une victime, car l’enfant va devoir grandir dans la conviction qu’il a été victime d’un abus sexuel. » De fait, une étude publiée par Linda Starr, une chercheuse de l’Université de Caroline du Nord, confirme les tourments psychologiques qui affectent de jeunes adultes ayant fait condamner injustement des hommes pour pédophilie : « Ces enfants, qui n’ont pas été abusés sexuellement, ont néanmoins expérimenté un trauma comparable à ceux qui l’ont réellement été »[19], a-t-elle déclaré au New York Times.

Des trente cas que j’ai étudiés, il ressort que les dégâts causés sont énormes :  pour l’accusateur qui paie les pots cassés d’un traitement judiciaire inapproprié de son mal-être ; et pour le mis en cause, dont la vie et la carrière sont brisées par l’étiquette qui lui colle à la peau. Après sa condamnation en première instance, Ibrahim Maalouf a perdu plusieurs contrats à l’étranger, ainsi que de nombreuses collaborations en France, comme celle avec la Maîtrise de Radio France. « Tant qu’il ne sera pas blanchi par la justice, je ne pourrai plus travailler avec lui, déplore Sofi Jeannin. C’est triste car ce n’est pas facile de trouver des ambassadeurs de son calibre qui aiment transmettre leurs compétences et acceptent de consacrer un peu de leur temps à la pédagogie »

[1] « L’ère du soupçon » (France 3, 2002) ; « Chasse au pédophile, quand la rumeur tue» (Canal+, 2004) et « L’école du soupçon » ( France 5 , 2007).

[2] L’école du soupçon, les dérives de la lutte contre la pédophilie, La Découverte, Paris, 2005.

[3] C’est le titre d’un livre du psychanalyste Alex Raffy, La Pédofolie. De l’infantilisme des grandes personnes, De Boeck, Bruxelles, 2004.

[4] Henri Leclerc, « La question pédophile », L’Infini, automne 1997, p. 6.

[5] La FAS propose un « appui juridique, financier et moral » à ses 715 000 adhérents, tous issus de l’enseignement public ».

[6] Le Parisien, 10 juin 2004.

[7] Vincent Magos (dir.), Procès Dutroux. Penser l’émotion, Coordination de l’aide aux victimes de maltraitance/ministère de la Communauté française, Temps d’arrêt, Bruxelles, p. 129.

[8] Paul Bensussan et Florence Rault, La Dictature de l’émotion. La protection de l’enfant et ses dérives, Belfond, Paris, 2002.

[9] Esprit, 1er juillet 2004.

[10] Le Parisien, 10 novembre 2018.

[11] Paul Bensussan, Inceste, le piège du soupçon, Belfond, Paris, 1999

[12] Le Monde, 23 novembre 2018.

[13] Le Figaro et  AFP agence, 9 mars 2017.

[14] Stephen J. Ceci et Maggie Bruck, L’Enfant témoin. Une analyse scientifique des témoignages d’enfants, De Boeck Université, Bruxelles, 1998

[15] Hubert Van Gijseghem (dir.), Us et abus de la mise en mots en matière d’abus sexuel, Éditions du Méridien, Montréal, 1999

[16] Michel Manciaux et Dominique Girodet (dir.), Allégations d’abus sexuels. Parole d’enfant, paroles d’adultes, Fleurus, Paris, 1999

[17] Fédération des autonomes de solidarité, Actes du colloque « Écouter l’enfant et respecter la présomption d’innocence », 21 février 2002.

[18] Produit par ANTHEA, avec le soutien du conseil général du Var, l’entretien a été diffusé dans la collection « Parole donnée ».

[19] Maggie Jones, « Who was abused ? », New York Times, 19/9/ 2OO4.

L’attaque du Monde Diplo contre Pierre Rabhi et la biodynamie

En août 2018,  Le Monde Diplomatique a publié  un article passablement méchant sur Pierre Rabhi. Intitulé « Le système Pierre Rabhi« , il a été rédigé par  Jean-Baptiste Malet, un  journaliste de 31 ans, qui tente notamment de nous expliquer que le paysan-philosophe et inspirateur du mouvement fructueux des Colibris n’est politiquement pas très clair, en raison de ses accointances passées avec deux mentors proches du gouvernement de Vichy. Je ne reviendrai pas sur les arguments et raccourcis scabreux utilisés par le polémiste, car Fabrice Nicolino les a démontés un à un sur son Blog Planète sans visa.

Pour ma part, je m’attacherai à deux  critiques qui jettent un voile de suspicion sur les véritables motivations de Malet, lequel  cherche manifestement à faire la peau à « l’icône Rabhi« , sans vraiment s’intéresser aux raisons profondes de son succès populaire. Dès le début le ton est donné:

« Dans le grand auditorium du palais des congrès de Montpellier, un homme se tient tapi en bordure de la scène tandis qu’un millier de spectateurs fixent l’écran. Portées par une bande-son inquiétante, les images se succèdent : embouteillages, épandages phytosanitaires, plage souillée, usine fumante, supermarché grouillant, ours blanc à l’agonie. « Allons-nous enfin ouvrir nos consciences ? », interroge un carton. « 

En quoi les mots que j’ai soulignés posent-t-ils problème? Mieux: Est-ce que J.B Malet ne partage pas le constat que suggèrent les « images », présentées avant l’entrée en scène de Pierre Rabhi? Y compris l’invitation à « ouvrir nos consciences » aux grands défis qui pourraient provoquer la fin de l’humanité?  En ce qui me concerne, cela fait déjà plusieurs années que, avec d’autres, j’essaie de tirer la sonnette d’alarme face au déni collectif et individuel qui caractérise ces défis: dérèglement climatique, extinction de la biodiversité, pollutions de l’eau, de l’air, des sols ou des aliments; épuisement des ressources et montagnes de déchets dues à la surconsommation de masse.

Le grand mérite de Pierre Rabhi est d’avoir su créer une brèche dans le mur du déni, en invitant chacun à  « faire sa part » et en prônant une« insurrection des consciences », face aux effets funestes d’ « une modernité hors de contrôle« . Tout cela le journaliste du Monde Diplomatique le dit, mais avec une ironie qui ridiculise le message du paysan-philosophe, et ,partant, tous ceux et celles qui se revendiquent du mouvement des Colibris, qu’il a fondé avec Cyril Dion. Et pourtant, ils sont très , très nombreux! N’ayant pas les outils théoriques ni pratiques, lui permettant d’apprécier la « modernité » qu’incarnent les « Colibris », Malet se contente de poncifs obsolètes, datant du … XXème siècle et plus précisément des fameuses « Trente Glorieuses » – que j’ai rebaptisées les « Trente Honteuses« : cette période dramatique de l’histoire des pays dits « développés » – grands profiteurs de la « modernité »- qui s’étend de la fin de la 2de guerre mondiale au premier choc pétrolier et qui se caractérise par l’entrée dans le grand gaspillage érigé en moteur de l’économie, à tous prix. Il est fort dommage que le jeune Malet n’ait pas essayé de comprendre, pourquoi partout en France mais aussi ailleurs en Europe ou en Amérique du Nord, des jeunes extrêmement diplômés – des ingénieurs, juristes, médecins- décident de plaquer leur carrière (en anglais on les appelle les « career shifters« ) pour s’adonner à un mode de vie que certains appellent « décroissant » et que, pour ma part, je dénomme « post-croissance » (d’après le terme proposé par l’économiste britannique Tim Jackson). Je leur ai consacré un film (ARTE/2014) et livre, intitulés Sacrée croissance!, où m’appuyant sur les travaux d’intellectuels comme Dominique Méda, Jean Gadrey, Juliet Shor ou Richard Heinberg, je montre que loin d’être des passéistes « rétifs à la modernité politique et au rationalisme qui structura le mouvement ouvrier au siècle passé » (sic), ces « colibris » sont des « lanceurs d’avenir » qui montrent la voie vers une société plus durable, plus juste et plus solidaire et qu’ils sont porteurs de la « modernité » qui nous fait tellement défaut.  Il est dommage aussi que  J.B. Malet n’ait pas été capable de poser sérieusement la seule question (bienveillante) qui vaille: Est-ce que l' »insurrection des consciences » suffira à stopper la machine de destruction en marche et ne faut-il pas aussi la structurer et l’appuyer sur un mouvement collectif qui vise aussi ce que j’appelle « l’insurrection des institutions »?  Je déplore, pour ma part, que les « Colibris » refusent bien souvent l’engagement politique, même si je partage bon nombre de leurs critiques, car je suis convaincue que sans les « politiques » -seuls capables de prendre les mesures appropriées pour accélérer le changement, dont nous avons besoin de toute urgence, mais aussi de permettre un changement d’échelle à l’action des « Colibris »- on ne s’en sortira pas.

Mais tout cela n’intéresse pas notre jeune journaliste, qui imperturbable continue son entreprise de démolition (par goût de la provocation et du scoop?) Après l’introduction citée plus haut, il poursuit:

« Le film terminé, la modératrice annonce l’intervenant que tout le monde attend : « Vous le connaissez tous… C’est un vrai paysan. »

Inutile de préciser que pour Malet, Pierre Rabhi qui prône « une régénération spirituelle, l’harmonie avec la nature et le cosmos, un contre-modèle local d’agriculture biologique non mécanisée » n’est pas un « vrai paysan ». 

C’est ma deuxième critique qui se fonde sur un « point de détail », car « le diable est dans le détail« . La qualité d’une investigation dénonciatrice se mesure à sa capacité à maîtriser précisément chaque « point de détail », en recoupant et confrontant les sources, et en les vérifiant, autant que faire se peut, sur le terrain. Il semble que Jean-Baptiste Malet ne connaisse pas ces règles fondamentales; il fonce comme un cheval fou, obsédé par un seul objectif: démontrer que Pierre Rabhi est un usurpateur qui  ne connaît rien à l’agriculture, ni à l’agro-écologie. L’accusation est grave, car, comme chacun sait, Pierre Rabhi est considéré comme l’un des pionniers de l’agro-écologie en France, une réputation qu’il a acquise grâce à son expérience paysanne dans sa ferme ardéchoise de Lablachère. Pour ma part, je lui ai rendu visite en août 2011, sur sa colline pelée de Montchamp, et moi, la fille d’un autre paysan revendiqué, Joël Robin (avec lequel je ne suis pas d’accord sur tout, loin s’en faut!), je m’étais dit qu’il avait fallu beaucoup de capacités d’innovation pour parvenir à rendre ces terres fertiles et y élever une famille de cinq enfants...

Pour dénigrer les talents agricoles du paysan-philosophe, Jean-Baptiste Malet, qui n’a pas l’air d’y connaître grand-chose en agriculture, avance un argument censé faire mouche:  Pierre Rabhi se revendique de l’agriculture biodynamique. À le lire, c’est la tare originelle, la preuve que tout cela n’est pas sérieux. Dans un autre article, publié en juillet dans Le Monde Diplomatique, le polémiste donne une définition de la biodynamie, qui montre  qu’il n’a sûrement jamais mis les pieds chez des agriculteurs – viticulteurs ou maraîchers– qui pratiquent la biodynamie. Selon lui,  celle-ci   » doit son appellation à l’organisation de rituels ésotériques dans les champs, chargés de dynamiser spirituellement les sols, les plantes et l’univers par des méditations, une liturgie et des accessoires qui seraient dotés de pouvoirs surnaturels« .  Diantre! J’ai consacré un chapitre à la biodynamie, dont le père fondateur est le germanophone Rudolf Steiner, dans mon livre Les moissons du futur, qui accompagnait le film éponyme (ARTE/2012) . Le portrait que je dresse de celui qui est aussi le fondateur de l’anthroposophie est beaucoup plus nuancé, car il intègre aussi les pratiques concrètes qui ont découlé de ses enseignements, que j’ai pu constater moi-même sur le terrain, ainsi que le montrent les deux vidéos que je mets en ligne ci-dessous.

Mais revenons d’abord à la « démonstration » de Jean-Baptiste Malet. Pour discréditer Pierre Rabhi, et notamment son action au Burkina Faso, il cite l’agronome René Dumont qui  » fin 1986 » est sollicité pour

« expertiser le centre dirigé par Rabhi. Le candidat écologiste à l’élection présidentielle de 1974 est épouvanté par ce qu’il découvre. S’il approuve la pratique du compost, il dénonce un manque de connaissances scientifiques et condamne l’approche d’ensemble: « Pierre Rabhi a présenté le compost comme une sorte de “potion magique” et jeté l’anathème sur les engrais chimiques, et même sur les fumiers et purins. Il enseignait encore que les vibrations des astres et les phases de la Lune jouaient un rôle essentiel en agriculture et propageait les thèses antiscientifiques de Steiner, tout en condamnant [Louis] Pasteur. »

La citation de René Dumont serait extraite d’un livre de l’agronome( Un monde intolérable. Le libéralisme en question,Le Seuil, 1988). Je ne conteste pas que René Dumont ait pu écrire ces mots (je n’ai pas le livre sous la main pour vérifier), mais force est de reconnaître que l’agronome n’a pas toujours tenu des propos aussi expéditifs sur le père de la biodynamie. Dans mon livre Les moissons du futur, je cite aussi René Dumont, qui dans un livre co-signé avec Jeanne-Marie Viel (L’Agriculture biologique : une réponse ?, Éditions Entente, Paris, 1979) écrit:  « Steiner est un des premiers à pressentir la notion d’écosystème. Pour lui, l’exploitation agricole biodynamique constitue un véritable organisme, qui doit se suffire à lui-même. Unité de base d’un paysage agricole doué d’une santé et d’une capacité de production durables, elle est le gage de la stabilité d’une société face aux crises politiques et économiques qui peuvent surgir« .

Dans mon livre Les moissons du futur, je cite aussi l’ ouvrage  coordonné par Claire Lamine et Stéphane Bellon (respectivement sociologue et agronome à l’INRA), où Pierre Masson, l’un des pionniers de l’agriculture biodynamique écrit: « Plus qu’une méthode ou une technique, l’agriculture biodynamique est aussi une philosophie des rapports entre l’homme et la nature, entre l’homme et la terre. La biodynamie tente d’approfondir les lois spécifiques du vivant et de les appliquer à l’agriculture. La pédosphère, l’écosphère et le paysage, ainsi que l’atmosphère et l’environnement cosmique, constituent l’environnement naturel. Les cultures, les animaux, l’agriculteur ainsi que l’environnement économique dans son entier exercent une influence à tous les niveaux de cet environnement naturel et réciproquement, créant ainsi des interrelations complexes. […] L’agriculture biodynamique se fonde sur une compréhension et une prise en compte de ces interactions afin de stimuler le vivant et ses propriétés intrinsèques dans le but de préserver un organisme sain, garant d’une agriculture durable« . (in Claire Lamine et Stéphane Bellon (dir.), Transitions vers l’agriculture biologique. Pratiques et accompagnements pour des systèmes innovants, Quae/Educagri, Paris, 2009

Comme je l’ai écrit dans Les moissons du futur, j’ai lu (en allemand dans le texte!),  la série de huit conférences que Rudolf Steiner donna du 7 au 16 juin 1924, dans le château de Koberwitz (situé aujourd’hui en Pologne). J’ai été frappée, bien sûr, par la dimension spirituelle qui les habite – et que certains critiques considèrent comme fort « hermétique » –, mais aussi par la modernité de leur contenu.  Regroupées sous le nom de Cours aux agriculteurs, ces conférences constituent le fondement de la biodynamie . « Une agriculture saine devrait pouvoir produire en elle-même tout ce dont elle a besoin », expliqua Rudolf Steiner lors de la deuxième conférence, prononcée le 10 juin 1924. Intitulée « Les forces de la terre et du cosmos », il y soulignait la place centrale qu’il accordait au sol, considéré comme un « organe véritable » au sein de l’exploitation agricole, conçue, elle, comme une « individualité » où interagissent des « processus vitaux » en liaison avec des « forces cosmiques ». Le fait que Steiner souligne le rôle des « forces cosmiques » et notamment de la lune dans le processus agricole  ne m’a pas surprise: mon grand-père- un « simple » paysan du Poitou Charentes m’a toujours expliqué qu’il tenait compte des cycles lunaires pour décider de la date de ses semis, pratique que mon père a abandonnée au nom de la « modernité » (faite d’engrais et de pesticides chimiques), ce qu’il regrette aujourd’hui… Quant à la place du sol dans le processus agricole, c’est précisément parce qu’ils l’ont ignorée que les adeptes de la « révolution verte » ont contribué à l’érosion massive des sols partout dans le monde!

Pour Steiner, la ferme est un « organisme vivant » unique, reposant sur l’interaction de nombreux éléments que le paysan, tel un « chef d’orchestre », cherche à harmoniser, en créant une « multitude de liens ».

Concrètement, l’agriculteur biodynamique se distingue de ses collègues biologiques « traditionnels » par l’application de trois principes, ainsi que l’explique le viticulteur Pierre Masson : la « conception de la ferme comme un organisme agricole, vivant, diversifié et le plus autonome possible pour tous les intrants », ce qui implique la cohabitation des animaux et des cultures ; l’utilisation d’un calendrier planétaire pour réaliser les travaux agricoles au moment le plus opportun, car « en biodynamie, l’influence des astres et de la Lune joue un rôle central sur la croissance des plantes ; et l’utilisation de « préparations biodynamiques », comme la « bouse de corne », pour renforcer l’équilibre des sols et des plantes.

Ah! La « bouse de corne »! Je vois déjà les esprits rationnels sursauter à la lecture de ces mots! Rassurez-vous, l’efficacité de la « bouse de corne » ne relève pas de la magie, mais de propriétés physico-chimiques très rationnelles, ainsi que me l’a expliqué Friedrich Wenz, un céréalier de la Forêt Noire, dont les résultats agricoles sont si spectaculaires que sa ferme attire, chaque année, des centaines de paysans européens, qui n’en peuvent plus des effets de la « modernité agricole« : érosion des sols, vulnérabilité aux aléas climatiques, baisse des rendements, etc (ainsi qu’on le voit dans mon film Les moissons du futur). Dans cette vidéo, Friedrich Wenz raconte son enquête pour comprendre comment fonctionne la « bouse de corne ».

Au Sénégal, j’ai rencontré un paysan qui pratique la biodynamie dans une zone carrément désertique, où il obtient des résultats proprement spectaculaires, ainsi qu’on le voit dans la seconde partie de cette vidéo.

En résumé, les « arguments », avec lesquels Jean-Baptiste Malet prétend nier à Pierre Rabhi la qualité de « vrai paysan » sont grossiers; de même qu’est injuste et calomnieuse sa tentative de dépeindre l’inspirateur du mouvement des Colibris comme un « gourou – terme qu’il prend bien garde de ne pas utiliser, car susceptible d’entraîner des poursuites judiciaires, en raison de sa connotation très négative- totalement déconnecté de la réalité du monde et  tourné vers le passé. J’ajoute qu’il est fort dommage que Le Monde Diplomatique ait accepté de publier un article aussi déséquilibré et partial.