La torture, pilier de la « guerre antisubversive » et de l’ « école française »

Le gouvernement français vient, enfin, de reconnaître que le mathématicien  Maurice Audin a bien été torturé à mort par l’armée française. Membre du Parti communiste algérien, il avait été arrêté à son domicile dans la nuit du 11 juin 1957, en pleine « bataille d’Alger« . Dans le courrier qu’il a adressé à Josette Audin, la veuve de Maurice, Emmanuel Macron « prend soin de ne pas faire porter la faute seulement sur l’armée« , en expliquant que « ce système s’est institué sur un fondement légal« , ainsi que l’écrit Le Monde. Et pour cause: dans mon film (Canal+/ARTE) et livre Escadrons de la mort: l’école française, qui en 2003 ont défrayé la chronique nationale et internationale, je raconte la genèse de ce que les académies militaires du monde entier ont appelé « l’école française« , à savoir une nouvelle théorie militaire, baptisée « guerre antisubversive », dans laquelle la torture est l’arme principale. La « doctrine française » a été exportée sur tous les continents, et notamment en Argentine et aux États Unis. Pour mon enquête, j’ai interviewé notamment – en France-, Pierre Mesmer,  le général Paul Aussaresses, le général Marcel Bigeard, le colonel Charles Lacheroy – en Argentine- les généraux de la junte Albano Harguindéguy, Reynaldo Bignone, Ramon Diaz Bessone, -au Chili- le général Miguel Contreras- aux États-Unis-, le général John Johns et le colonel Carl Bernard.

Dans cette interview parue dans Hommes et Libertés (le journal de la Ligue des droits de l’homme) , je résume l’essentiel de mon enquête.

Question: Comment s’est élaborée cette théorie française de « la guerre antisubversive » ?

Marie-Monique Robin : Tout a commencé  en Indochine. La théorie de la « guerre antisubversive »  est née au sein d’une génération d’officiers qui, après avoir connu l’humiliation de la défaite française de 1940, puis la Résistance durant laquelle ils avaient été confrontés aux méthodes de la Gestapo, ont rejoint le Corps expéditionnaire envoyé en Indochine.  Nous sommes en 1948, le général de Gaulle est aux  affaires et le pouvoir politique  est sourd aux revendications d’émancipation des colonies, pourtant conformes à la Charte de l’Atlantique qui proclame le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Et plutôt que de négocier l’indépendance des trois pays qui forment alors l’Indochine – le Vietnam, le Laos et le Cambodge – le gouvernement français choisit l’option militaire, pour maintenir dans son giron l’un des fleurons de l’empire colonial.   A peine arrivés, les militaires sont complètement désemparés par le type de guerre que mène le Viet-Minh du chef indépendantiste communiste Hô Chi Minh. Malgré des effectifs et des moyens  militaires nettement supérieurs, ils n’arrivent pas à venir à bout de ses combattants qui mènent une guerre de guérilla.  Disséminés dans la population, et ne portant pas d’uniforme, ceux-ci ne conduisent pas une guerre classique , avec un front qu’on essaie de repousser, au moyen de chars et d’avions, mais une guerre de surface, en s’appuyant sur un puissant appareil idéologique et des relais dans toute la population. C’est ainsi que le   colonel Charles Lacheroy, que j’ai pu interviewer peu avant sa mort,  invente la théorie de la “guerre révolutionnaire”, dont il prétendra concevoir l’antidote, baptisé  “guerre contre-révolutionnaire” ,  puis « guerre antisubversive » pendant la guerre d’Algérie.   Celle-ci consiste, d’abord, à  retourner contre leurs auteurs certaines méthodes de la guerre révolutionnaire comme la propagande auprès de la population : c’est ce que Lacheroy appelle l’ “ action psychologique ”, dont l’objectif est de « conquérir les âmes » pour couper « l’ arrière-garde » du Viet-Minh, car, dit-il, « quand on gagne l’arrière-garde, on gagne la guerre ».  Cela entraînera la création du 5ème Bureau au sein de l’armée française. Ensuite, la « guerre contre-révolutionnaire » se caractérise par l’obsession du renseignement qui, par ailleurs, change de nature : dans la guerre classique, le renseignement visait à obtenir des informations sur la position de l’ennemi ; dans la « guerre contre-révolutionnaire », il cherche à infiltrer les populations qui sont suspectées de collaborer avec les hommes du Viet Minh, soit en les hébergeant, en leur prêtant assistance ou en servant de messagers.  Charles Lacheroy m’a raconté qu’il avait lu les textes de Mao Tsé Toung et connaissait sa théorie du « poisson dans l’eau ». Le « poisson » c’était le guérillero et l’ « eau » la population. Il en conclut que pour se débarrasser du « poisson », il faut donc vider l’eau, d’où la prééminence du renseignement, et donc de la torture, érigée en arme absolue de la guerre contre-révolutionnaire.

Question: Était-ce vraiment nouveau ?  La torture était présente en Indochine, par exemple, dès les débuts de la colonisation ?

Marie-Monique Robin : Il est vrai que les conquêtes coloniales ont été marquées par des violences à l’égard des populations et que la torture a toujours fait partie de l’arsenal des pratiques policières dans les colonies, mais elle devient désormais le pivot de la nouvelle doctrine militaire.  En effet, dans « la guerre moderne », – d’après le titre d’un livre du colonel Roger Trinquier qui deviendra la bible des académies militaires nord et sud-américaines – , l’ennemi prend la forme d’une organisation politique invisible mêlée à la population civile , dont on ne peut connaître les cadres que par une guerre de renseignement reposant sur des arrestations massives de “ suspects ” civils et leur interrogatoire, au besoin sous la torture. À la conception classique de l’ennemi qui désigne un soldat en uniforme de l’autre côté de la frontière se substitue celle d’un “ ennemi intérieur ” similaire au  concept de la “ cinquième colonne ” utilisé par les franquistes dans la guerre d’Espagne, où n’importe qui peut être suspect.  Une fois que les chefs de l’organisation ennemie sont identifiés, on ne peut s’en débarrasser qu’en les assassinant, d’où le recours à des “ escadrons de la mort ” — le général Paul Aussaresses m’a confirmé qu’on appelait son équipe pendant la bataille d’Alger “ l’escadron de la mort ” ; le terme sera repris plus tard en Amérique latine. La recherche du renseignement implique aussi la technique du “ quadrillage ” des zones dont on veut contrôler la population et éliminer l’ennemi.

Question: Comment la théorie de la « guerre contre-révolutionnaire » ou de la « guerre antisubverisve » s’est elle propagée dans l’armée ?

Marie-Monique Robin Elle a été enseignée très officiellement dans des établissements prestigieux comme l’École militaire,  l’École de Saint-Cyr ou à l’Institut des hautes études de la Défense nationale, à l’instigation du colonel Lacheroy, qui remporta l’adhésion de l’État major et connut une apogée fulgurante. Elle obtint le soutien d’hommes politiques comme Max Lejeune, Robert Lacoste ou Maurice Bourgès-Maunoury, ministre de la Guerre dans le gouvernement Guy Mollet en février 1956, qui confia à Lacheroy les rênes d’un nouveau Service d’information et d’action psychologique. Toute une génération d’officiers français a adopté cette doctrine et l’a mise en pratique dès le début de la guerre Algérie. La plupart des adeptes de la « guerre anti-subversive » sont arrivés directement d’Indochine, où ils ont connu l’humiliation de la défaite de Dien Bien Phu, et pour certains l’horreur des camps de prisonniers du Viet-Minh. Ils avaient la rage et jurèrent que l’Algérie qui était un département français , avec un million de pieds noirs, ne connaitrait pas le même sort que l’Indochine. Pour eux, les militants du Front de Libération Nationale (FLN) appartenaient à la même classe d’ennemis que les combattants du Viet Minh. Ils ont utilisé les techniques de la « guerre antisubversive » d’abord localement dès 1955, puis  de manière systématique lors de la Bataille d’Alger, qui s’est déroulée de janvier à septembre 1957.  La « Bataille d’Alger »,  – qui ne fut en rien une « bataille » mais plutôt une vaste opération de répression urbaine -, constitua un laboratoire, puis un modèle de la « doctrine française ». Investis des pouvoirs spéciaux, et notamment des pouvoirs de police, les parachutistes de la 10ème division du général Massu peuvent enfin mener la guerre comme ils l’entendent, en violant le droit de la guerre qui prohibe l’usage de la torture. Dans son livre La guerre moderne, le colonel Trinquier justifie cet état d’exception, en arguant que les « terroristes » du FLN ne respectent pas les lois de la guerre, en posant des bombes dans les lieux publics,  et qu’il n’y a donc aucune raison qu’on leur applique les conventions de Genève. Dans l’histoire militaire, Trinquier est le premier à élaborer un statut du « terroriste » qu’il considère comme un « combattant illégal » dont les méthodes exceptionnelles appellent un traitement exceptionnel .  Voici un extrait de son ouvrage qui inspirera bientôt les généraux argentins, mais aussi les juristes de l’administration Bush , quand ils s’emploieront à justifier l’usage de la torture dans la « guerre contre la subversion », pour les premiers, ou « contre le terrorisme » pour les seconds :  “ Blessé sur le champ de bataille, le fantassin accepte de souffrir dans sa chair. […] Les risques courus sur le champ de bataille et les souffrances qu’il y endure sont la rançon de la gloire qu’il y recueille. Or, le terroriste prétend aux mêmes honneurs, mais il refuse les mêmes servitudes. […] Mais il faut qu’il sache que lorsqu’il sera pris, il ne sera pas traité comme un criminel ordinaire, ni comme un prisonnier sur un champ de bataille. On lui demandera donc […] des renseignements précis sur son organisation. […] Pour cet interrogatoire, il ne sera certainement pas assisté d’un avocat. S’il donne sans difficulté les renseignements demandés, l’interrogatoire sera rapidement terminé ; sinon, des spécialistes devront lui arracher son secret. Il devra alors, comme un soldat, affronter la souffrance et peut-être la mort qu’il a su éviter jusqu’alors. 

A cette justification théorique de la torture s’ajoute un  argumentaire, baptisé le « scénario de la bombe à retardement » qui sera brandi systématiquement par tous ceux qui, de l’Algérie à l’Argentine, en passant par l’administration Bush, s’emploieront à justifier cette entorse criminelle au code de la guerre que constitue l’usage de la torture. «  Supposez qu’un après-midi une de vos patrouilles ait arrêté un poseur de bombes, explique ainsi Trinquier dans une interview qu’il a accordée à mon confrère André Gazut. Ce poseur de bombes avait sur lui une bombe, mais il en avait déjà posé quatre, cinq ou six, qui allaient sauter à six heures et demie de l’après-midi. Il est trois heures, nous savons que chaque bombe fait au moins dix ou douze morts et une quarantaine de blessés (…) Si vous interrogez cet individu, vous épargnerez des vies parce qu’il vous le dira –il vous le dira même peut-être sans le bousculer fort surtout s’il sait que vous allez l’interroger de manière sévère -, il y a de fortes chances pour qu’il vous donne l’endroit où il  a posé les bombes. Vous sauverez le nombre de morts ou de blessés dont je vous ai parlé. Alors qu’est-ce que vous allez faire ? C’est un problème de conscience auquel vous ne pouvez pas échapper. Si vous ne l’interrogez pas, que vous le vouliez ou non vous aurez la responsabilité des quarante morts et des deux cents blessés. Moi, personnellement, je suis prêt à l’interroger jusqu’à ce qu’il réponde à mes questions ».

On sait aujourd’hui que la torture fut utilisée systématiquement pendant la Bataille d’Alger. Le mot n’apparaît par écrit dans aucun rapport officiel, mais une directive du général Massu dit, par exemple, que, lorsque la persuasion ne suffit pas, “ il y a lieu d’appliquer les méthodes de coercition ». Et la “ corvée de bois ” permet de faire disparaître des militants du FLN ou suspects que la torture a trop “ abîmés ” ; l’une des techniques consistant à jeter les victimes depuis un hélicoptère – on parlait de « crevettes Bigeard » – , ce que les militaires argentins pratiqueront   à grande échelle avec les « vols de la mort ».

Question: Comment la théorie de la guerre antisubversive a-t-elle été exportée?

M-M Robin: Je dirais très officiellement ! Dès 1957, de nombreuses armées étrangères, intéressées par ce qu’on appelle la « french school », envoient des officiers se former en France : Portugais, Belges, Iraniens, Sud-Africains, ou Argentins… Certains iront en Algérie suivre des cours au Centre d’entraînement à la guerre subversive, qu’on surnommait “ l’école Bigeardville ”, inauguré le 10 mai 1958 dans le hameau de Jeanne-d’Arc, près de Philippeville, par Jacques Chaban-Delmas, éphémère ministre des armées. Pendant la guerre d’Algérie, le nombre de stagiaires étrangers à l’École supérieure de guerre à Paris augmente (avec un pic en 1956-1958), dont beaucoup de latino-américains (24% de Brésiliens, 22% d’Argentins, 17% de Vénézuéliens et 10% de Chiliens) et ils font des “ voyages d’information ” en Algérie. Parmi eux, par exemple, de 1957 à 1959, figure le colonel argentin Alcides Lopez Aufranc que l’on retrouvera en 1976 dans l’entourage du général Videla. À l’inverse, dès 1957, en pleine Bataille d’Alger, deux lieutenants-colonels français spécialistes de la guerre révolutionnaire sont envoyés à Buenos Aires, et, en 1960, un accord secret élaboré sous la houlette de Pierre Messmer, ministre des armées (que j’ai pu interviewer)  crée une “ mission permanente d’assesseurs militaires français ” en Argentine, chargée de former les officiers à la guerre antisubversive : elle sera active jusqu’en 1980, quatre ans après le coup d’Etat du général Videla.

Question: Pourquoi l’  «  école française » a-t-elle connu un tel « succès » en Argentine ?

Marie-Monique Robin À n’en pas douter, les Argentins furent les meilleurs élèves des Français. Le général Martin Balza, chef d’Etat major de l’armée argentine dans les années 90 , m’a parlé d’une « contamination néfaste » des officiers de son pays par les instructeurs français. Tous les généraux que j’ai interviewés – le général Harguindéguy, ministre de l’Intérieur de Videla, le général Diaz Bessone, ex ministre de la planification et idéologue de la junte, le général Bignone, le dernier dictateur argentin, tous m’ont confirmé que la « bataille de Buenos Aires » était une « copie de la bataille d’Alger », inspirée directement des enseignements des Français. Quadrillage, renseignement, torture, escadrons de la mort, disparitions, les  Argentins ont tout appliqué aux pieds de la lettre, en se comportant comme une armée d’occupation dans leur propre pays… La brutalité de la dictature argentine, qui a fait 3OOOO disparus, tient notamment au fait que dès 1959 toute une génération d’officiers a littéralement « mariné » dans la  notion d’ennemi interne inculquée par les Français. S’ajoute à cela l’implantation des intégristes français de la Cité Catholique de Jean Ousset, qui vont d’ailleurs organiser la fuite des chefs de l’OAS dans ce pays. Dans toutes les phases du « cocktail », – militaire, religieux ou idéologique- qui président à la dictature argentine- les Français sont présents. À la fin des années 70, les Argentins transmettront le modèle, notamment en entraînant la contra contre le gouvernement sandiniste nicaraguayen.

Question: Et comment la « doctrine française » est-elle arrivée aux Etats Unis ?

Marie-Monique Robin À l’instigation du président Kennedy,  le secrétaire à la Défense Robert McNamara a demandé des « experts », et Pierre Messmer a envoyé à Fort Bragg, siège des Forces spéciales, Paul Aussaresses (alors commandant) et une dizaine d’officiers de liaison, qui avaient tous participé à la guerre d’Algérie. J’ai retrouvé deux anciens élèves du général Aussaresses, le général John Johns et le colonel Carl Bernard,   qui m’ont raconté que l’Opération Phénix, qui a fait au moins 20000 victimes civiles à Saïgon pendant la guerre du Vietnam, avait été inspirée directement de la Bataille d’Alger. Les écrits théoriques des Français ont entraîné une reformulation de la doctrine de la sécurité nationale : désormais, les Etats Unis demanderont à leurs alliés sud-américains de se recentrer sur « l’ennemi intérieur » et sur la « subversion ». La « doctrine française » inspirera aussi la nouvelle orientation de l’Ecole des Amériques, installée à Panama, qui va devenir une école de guerre antisubversive, en clair une école de tortionnaires.

Hommage à Fabián Tomasi

 

Le 1er juin 2016, j’ai rencontré Fabián Tomasi, dans sa petite maison de Basavilbaso. Je tournais alors mon film Le Roundup face à ses juges et j’accompagnais le Docteur Damián Verzeñassi qui avait organisé un « campement sanitaire » dans cette ville de 10 000 habitants, située au coeur de l’empire transgénique. Avec 183 étudiants de l’Université de médecine de Rosario, l’équipe de Damián menait une étude épidémiologique, en visitant chaque maison, avec un questionnaire.  Celui-ci était divisé en plusieurs sections permettant de connaître la situation sociale et familiale de chaque foyer (profession des parents, nombre et âge des enfants, affiliation ou non à la sécurité sociale), mais aussi son histoire sanitaire (maladies, avec la date du diagnostic ; décès ; prise de médicaments). Une section concernait les problèmes sanitaires ou environnementaux que les habitants estimaient fréquents dans la ville.

C’est ainsi que j’ai rencontré Fabián, une figure de la résistance aux OGM de Monsanto, ainsi que je le raconte dans mon livre (voir extrait ci-dessous).

Le soir, je suis retournée voir Fabián. Je lui ai proposé d’enregistrer un message pour le Tribunal International Monsanto, dont j’étais la marraine, et qui était alors en pleine préparation (voir le making of que j’ai réalisé à ce lien).

Voici le message de Fabián

Extrait de mon livre

Je n’oublierai jamais le choc que nous avons eu quand nous avons pénétré dans la petite maison verte, ornée d’une plaque indiquant « Fabián Tomasi ». À cinquante ans, l’homme était devenu une figure de la résistance au modèle agroindustriel qui a plongé l’Argentine dans l’enfer. Après avoir travaillé comme ouvrier du bâtiment, il avait été embauché comme « assistant terrestre des pulvérisations », car il avait toujours rêvé d’être… pilote d’avion. La suite, il l’a racontée à Emmanuel, en présence de sa fille de vingt ans et de sa mère octogénaire, qui veillent sur lui avec un amour bouleversant. Il m’est difficile de trouver les mots justes pour décrire le délabrement physique de Fabián, qui souffre d’une maladie dégénérative affectant le système nerveux périphérique.

« Où avez-vous travaillé ?, a demandé Emmanuel, qui avait beaucoup de mal à rester concentré sur le questionnaire.

– Je remplissais les réservoirs des avions qui pulvérisaient les champs de soja, a répondu Fabián, tandis que ses mains et pieds étaient pris de violents tremblements.

– Quels produits avez-vous utilisé ?

– Nous utilisions toutes sortes de poisons agricoles : l’endosulfan, le méthamidophos, le chlorpyriphos, le 2,4 D, mais surtout le glyphosate, qui avec l’arrivée des OGM a remplacé tous les autres herbicides. Je suis dans cet état à cause des pesticides… Je souffre d’une polyneuropathie toxique sévère.

– Vous pouvez répéter ?, a demandé Emmanuel, de plus en plus troublé.

– Polyneuropathie… toxique… sévère.

– Est-ce quelqu’un de la maison a eu une tumeur ou un cancer au cours des quinze dernières années ?, a poursuivi l’étudiant.

– Mon frère aîné est décédé il y a un peu moins de deux ans d’un cancer du foie. Je suis convaincu que c’est la même cause que moi. »

Puis, le regard tendu vers son interlocuteur, Fabián a prononcé ces mots qui resteront à jamais gravés dans ma mémoire : « C’est un génocide silencieux, dont je ne veux plus être complice… Je parlerai jusqu’à mon dernier souffle… C’est un sujet tabou. C’est pourquoi je suis seul. Personne ne veut parler avec moi. Ici, je suis un paria et le seul qui ose parler de ce problème. Pour les gens de Basavilbaso, je suis le pauvre type qui s’est intoxiqué avec les pesticides, car il n’a pas su les utiliser correctement. Ici je n’existe pas, car j’ai essayé d’arrêter le massacre que causent les nouvelles technologies agricoles. »

Docteur Roberto Lescano : « Un modèle agricole criminel »

Ce même jour, nous avions rendez-vous avec le docteur Roberto Lescano, un médecin de famille de Basavilbaso âgé de soixante-cinq ans, qui fut aussi directeur de l’hôpital local. Avec le docteur Dario Gianfelici, dont j’ai parlé précédemment, il fut l’un des premiers à tirer la sonnette d’alarme, dans l’indifférence générale. Quand je le rencontre, il fait partie du Réseau des médecins des villages victimes d’épandages. Depuis vingt ans, il accumule les preuves des dégâts causés par le modèle agricole transgénique. Dans sa vieille « bécane informatique », comme il dit, il a accumulé des centaines de photos et vidéos qu’il a prises des nombreux patients qui l’ont consulté après avoir été victimes d’une pulvérisation. Parfois, ce sont les victimes elles-mêmes qui ont pris les clichés sur leur téléphone portable, avant de consulter le médecin dont elles connaissaient le dévouement et le courage. « Ce sont souvent des gens très humbles qui vivent dans les zones rurales et dont la maison est cernée par les champs de soja RR, m’a expliqué le docteur Lescano. Ce sont aussi des ouvriers agricoles, qui, comme Fabián Tomasi, sont payés une misère par les entreprises de l’agrobusiness pour pulvériser les produits. Dans le modèle transgénique, la terre appartient à un propriétaire – souvent un investisseur argentin ou étranger – qui sous-traite tous les travaux : semis, épandages, récolte. Les propriétaires fonciers ne vivent pas sur place, ils n’ont donc pas à subir les conséquences des pulvérisations. »

À ces mots, Roberto Lescano a ouvert un fichier intitulé « pièces à conviction ». « Ici, on voit le résultat d’un épandage de glyphosate sur un petit garçon sorti jouer dans la cour de sa maison, située à une centaine de mètres d’un champ de soja, a-t-il commenté ; aussitôt sa mère a vu qu’il avait une éruption de boutons, suivie de graves problèmes respiratoires, qui perdurent sous forme d’asthme. Sur cette autre photo, on voit les jambes couvertes de lésions d’une fillette de douze ans, qui a eu juste avant la mauvaise idée de couper à travers un champ arrosé de glyphosate pour rentrer chez elle. Là on voit le dos purulent d’un “applicateur terrestre”, devenu hypersensible aux produits chimiques et qui ne peut plus vivre sans corticoïdes. Cette vidéo-là a été filmée par Mariela Leiva, la directrice de l’école de Santa Anita (voir supra) : on y voit plusieurs passages de l’avion qui pulvérisait du glyphosate tout près de l’école, alors qu’il y avait du vent, ainsi que l’indique ce drapeau argentin qui flotte presque à l’horizontale. Regardez dans quel état est la bouche de l’institutrice, toute boursouflée et rouge, et les enfants qui vomissent ! Pour moi, ce sont des actes criminels perpétrés par les agents d’un modèle agricole criminel qui, au nom du profit, ne respecte pas la vie », m’a affirmé le médecin, en détachant volontairement le mot « criminel ». « Et ces documents ne représentent que les cas d’intoxication aiguë. Dans mon cabinet, je vois aussi les effets à long terme des intoxications chroniques : les malformations congénitales, les fausses couches, les cancers, les allergies très courantes chez les enfants qui souffrent aussi de déficit de l’attention, avec des formes parfois très agressives, ou d’autisme. Toutes ces pathologies ont explosé après l’arrivée des OGM de Monsanto, je suis formel ! Pour moi, le responsable principal est le gouvernement national qui, en 1996, après un simple décret ministériel et sans aucune loi approuvée par nos députés, a autorisé la commercialisation du “paquet technologique” de Monsanto. Ce fut le début de notre grande tragédie… »

Pourquoi la croissance nous mène dans le mur

Hier, Nicolas Hulot a dénoncé l’obsession de la « croissance à tout crin », comme étant en partie responsable de l’impasse terrible, dans laquelle l’humanité s’enfonce inexorablement.

Pourquoi la croissance n’est-elle pas la solution, mais plutôt le problème? Dans cet extrait de mon livre Sacrée croissance! j’explique la « différence capitale entre une croissance linéaire et une croissance exponentielle« . Historiquement, et contrairement à ce qu’on pourrait penser, la « croissance économique » n’a pas toujours été une obsession, loin s’en faut…

Je rappelle que j’écris en …2034 et que je raconte comment nous avons évité l’effondrement, grâce à un programme gouvernemental, baptisé « La Grande Transition » (GT), conduit par un certain … Nicolas Hulot

L’histoire du hamster et du nénuphar

« Celui qui pense qu’une croissance exponentielle infinie est possible dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. » Cette citation de l’économiste américain Kenneth Boulding (1910-1993) est devenue la marotte des comités pour la GT, ce qui a d’ailleurs provoqué quelques remous. C’est vrai qu’elle n’était pas très gentille pour lesdits économistes, qui – il faut bien le reconnaître – ont connu des heures difficiles après le 14 Avril, mais elle avait le mérite de pointer l’une des plus grandes énigmes (jamais résolues) du système économique, fondé sur la croissance illimitée du PIB : comment concilier une augmentation infinie de la production avec le fait que les ressources de la planète, mais aussi sa capacité à absorber les déchets produits, sont limitées ? Complètement ignorée par l’immense majorité des économistes, y compris par ceux qui dénonçaient avec beaucoup de justesse les méfaits des dogmes libéraux, comme les « économistes atterrés »[1], cette question était d’autant plus pertinente que la fameuse « croissance » ne désignait pas une augmentation linéaire de la production, mais exponentielle.

Pour expliquer la différence capitale entre une croissance linéaire et une croissance exponentielle, les animateurs des comités de la GT utilisaient un petit exercice mathématique qui est à la portée de tout collégien. Dans un premier temps, ils imaginaient un épargnant qui plaçait 100 € dans une tirelire – un banal petit cochon à fente –, où il ajoutait 7 € tous les ans. Au bout d’un an, il avait 107 €, puis l’année suivante 114, la dixième année 170, la cinquantième année 450 et au bout d’un siècle 800 €. Dans le second scénario, l’épargnant plaçait 100 euros sur un compte bancaire rémunéré à 7 %. La première année, il avait 100 +7 = 107 €, la deuxième année, 107 + 7 % de 107 = 107 + 7,49 = 114,49 €, la dixième année 196,72 €, la cinquantième année 2 945,7 € et, au bout d’un siècle, 86 771 € !

En effet, une croissance est dite exponentielle quand l’augmentation est proportionnelle à la quantité déjà présente. C’est le cas d’une colonie de cellules de levure qui se divisent en deux toutes les dix minutes : chaque cellule en donne deux, qui se divisent à leur tour en deux pour en donner quatre (2²), puis huit (23), seize (24), trente-deux (25), etc. Concrètement, cela veut dire que si l’on applique à un volume (par exemple de produits) un développement constant d’un pourcentage annuel fixe, la taille de ce volume doublera tous les n ans. Plus le taux est élevé, plus le doublement est rapide. En divisant soixante-dix par le taux de croissance, on obtient la durée approximative du doublement du volume initial : si le taux de croissance est de 1 %, il doublera en soixante-dix ans, s’il est de 2 %, en trente-cinq ans et, s’il est de 5 %, en quatorze ans.

En décembre 2013, j’avais rencontré l’économiste Andrew Simms, qui fut le cofondateur de la New Economics Foundation à Londres. Auteur en 2005 d’un livre très remarqué, Ecological Debt (La Dette écologique[2]), il n’avait pas été tendre avec ses confrères ni avec les politiques qui ne juraient que par la « croissance » : « Nous devons absolument changer de paradigme économique, m’avait-il dit sur un ton ferme. L’hypothèse selon laquelle quelque chose peut croître indéfiniment dans un espace limité relève d’une vieille école économique qui nie les lois fondamentales de la physique et de la chimie. La nature sait qu’au-delà d’un certain niveau, il faut cesser de croître en taille et se développer d’une autre manière, en maturité ou sagesse, si on est un humain. Sinon il se passe des choses très inquiétantes. Par exemple, qu’est ce qui se passerait si un petit hamster ne cessait de croître ? Un hamster double son poids toutes les semaines jusqu’à l’âge de six à huit semaines. S’il ne s’arrêterait pas et continuait de doubler à intervalle régulier, à l’âge d’un an il pèserait neuf milliards de tonnes et pourrait ingurgiter la production mondiale annuelle de maïs en une seule journée ! Ce n’est pas un hasard si les choses ne peuvent pas croître indéfiniment, seuls les économistes ont du mal à le comprendre[3] ! »

Dans la mise à jour de son livre Halte à la croissance ?, publiée en 2004 en français, l’économiste Dennis Meadows donnait un autre exemple, qui m’avait impressionnée : « Supposons que vous possédez un étang. Un jour, vous vous apercevez qu’au milieu de cet étang pousse un nénuphar. Vous savez que chaque jour la taille du nénuphar va doubler. […] Si vous laissez pousser la plante en toute liberté, elle aura complètement recouvert la surface au bout de trente jours… Mais le nénuphar qui pousse est si petit que vous décidez de ne pas vous inquiéter et de vous en occuper quand le nénuphar recouvrira la moitié de l’étang. […] Eh bien, vous ne vous êtes laissé qu’un jour. Le 29e jour, l’étang est à moitié recouvert. Donc le lendemain, après un doublement de la taille du nénuphar, l’étang le sera entièrement. Au départ, attendre le jour où l’étang serait à moitié recouvert pour agir paraissait raisonnable. Le 21e jour, le nénuphar ne recouvre en effet que 0,2 % de l’étang. Le 25e jour, il en recouvre 3 % seulement. Et pourtant la décision que vous avez prise ne vous a laissé qu’un jour pour sauver votre étang[4]. »

Quand je l’ai rencontré à son domicile du New Hampshire, en juillet 2013, j’avais demandé à Dennis Meadows de poursuivre la métaphore : « Si on considère que l’étang représente la Terre et le nénuphar la pression exercée par les activités humaines sur l’environnement, en termes de ressources mais aussi de déchets, à quel jour estimez-vous que nous sommes arrivés ?

– Pour être franc, je pense que nous avons déjà recouvert l’étang, m’avait répondu Dennis Meadows. Si nous ne voulons pas complètement le déborder, il est urgent que nous réagissions et que nous sortions du modèle de la croissance qui nous a conduits dans cette impasse dangereuse.

– Est-ce trop tard ?

– J’ai travaillé pendant de nombreuses années avec mon épouse Donella[5], qui était l’une des co-auteurs de Halte à la croissance ?, m’avait répondu Dennis Meadows, après un long silence. Nos bureaux se touchaient. Sur sa porte, il y avait un écriteau qui disait : “Si je savais que le monde allait disparaître demain, je planterais un arbre aujourd’hui.” Et quand on demandait à Donella : “Avons-nous encore le temps ?” Elle répondait : “Nous avons juste ce qu’il faut. Alors, commençons !”. »

La « parenthèse historique de la croissance »

Comment en est-on arrivé là ? « Pourquoi une telle focalisation sur la production et une telle obsession ? ». Comment expliquer « ce déchaînement sans frein des énergies, cet excès dans l’usage (et le mésusage) du travail et de la nature, cette démesure qui semble tout à fait “naturels”[6] ? » Ces questions que posait Dominique Méda dans son ouvrage La Mystique de la croissance ont largement inspiré les ateliers les plus fréquentés qu’organisa la commission sur la Grande Transition, baptisés « La parenthèse historique de la croissance ». Pour animer les séances dans tout le pays, de nombreux professeurs d’histoire, d’économie, de sociologie, de mathématiques, de philosophie et même de biologie furent sollicités et collaborèrent étroitement, en renouant avec les pratiques de l’Antiquité, où l’économique (du grec oikos, pour « maison », et nomos, pour « règle, usage, loi ») désignait l’art de bien administrer une maison ou un domaine, et était subordonné, comme le politique, à l’éthique, elle même « soumise au primat de la nature[7] ».

En effet, au temps d’Aristote (384-322 av. J.-C.), considéré comme l’un des plus grands penseurs de l’humanité, il n’y avait pas d’économistes, car cette « profession a vu le jour plus de 2 000 ans après sa mort[8] ». Pour le philosophe, si l’on travaille et produit, c’est pour satisfaire les besoins matériels de l’individu et de la Cité qui sont nécessaires à l’accomplissement du bonheur et du bien vivre. C’est pourquoi les activités fondamentales sont l’agriculture, l’élevage, la chasse, la pêche et la fabrication d’objets indispensables à la vie quotidienne. Dans un monde idéal, chaque famille ou communauté humaine devrait viser l’autosuffisance économique, mais comme ce n’est pas possible, car tout ce dont on a besoin pour vivre ne peut être produit en un même endroit, on doit échanger et donc utiliser de l’argent. Dans son livre L’Éthique à Nicomaque, Aristote élabore la première théorie de la valeur et de la monnaie ; et, dans La Politique, il met en garde contre les dérives du commerce, qu’il considère comme une activité condamnable lorsqu’il vise exclusivement l’enrichissement. Écrites il y a près de 2 500 ans, ses paroles sur le « pouvoir corrosif de l’argent[9] » ont enthousiasmé les apprentis de la GT, qui y ont trouvé une explication aux maux qui menaçaient la planète : le philosophe dénonçait une « profession qui roule tout entière sur l’argent, qui ne rêve qu’à lui, qui n’a d’autre élément ni d’autre fin, qui n’a point de terme où puisse s’arrêter la cupidité[10] ».

Les études monumentales conduites par l’économiste et historien britannique Angus Maddison (1926-2010)[11] montrent que, de l’Antiquité à l’an 1000, la croissance de l’économie mondiale a été très faible. Si l’on produit plus alors, c’est simplement parce que la population augmente et qu’il y a plus de bras pour travailler ; mais aussi plus de bouches à nourrir, donc le niveau de vie moyen reste le même. Les périodes de croissance de la richesse globale sont suivies de périodes de déclin, dues aux guerres, aux épidémies, aux aléas du climat et aux famines. De l’an 1000 à 1500, ce qu’on appellera plus tard le « PIB mondial » double une première fois, à une époque où la Chine et l’Inde constituent les « deux poids lourds de l’économie mondiale[12] ». De 1500 à 1700, la taille de l’économie double de nouveau, puis le rythme s’accélère : 1700-1820 (cent vingt ans), 1820-1870 (cinquante ans), 1870-1913 (quarante ans), 1913-1950 (quarante ans), 1950-1965 (quinze ans), 1998-2010 (douze ans).

Comme le souligne Dominique Méda, « l’ensemble des travaux existants convergent pour estimer que l’étape de “décollage” qui caractérise le début du processus de croissance a commencé dans les vingt dernières années du xviiisiècle au Royaume-Uni, entre 1830 et 1860 aux États-Unis et en France, un peu plus tard en Allemagne[13] ». Ce « décollage » correspond à l’émergence du capitalisme industriel, qui, plus que la richesse, dont le désir n’est pas nouveau, vise l’accumulation des profits. Amorcé dès le xve siècle, avec l’arrivée en Europe des richesses pillées dans le Nouveau Monde, ce processus s’est accéléré avec la première révolution industrielle (celle des machines à vapeur, de l’industrie textile et de la métallurgie), puis avec la deuxième révolution industrielle (celle du pétrole, de l’électricité, de la chimie et de la sidérurgie). Sur le plan politique, cette ère, qui se caractérise par un bouleversement profond dans le travail et les processus de production (propriété privée et salariat), une nouvelle conception de la science associée au progrès technique et l’affirmation de l’individualisme comme valeur suprême, entérine le triomphe de la bourgeoisie sur la noblesse. Pour y parvenir, la bourgeoisie industrielle et financière avait besoin d’alliés qui légitiment et pérennisent son pouvoir : ce fut le rôle des économistes, eux-mêmes issus des rangs de la bourgeoisie, dont la profession naquit au xviiie siècle.

[1] Les économistes atterrés avaient rédigé, en 2010, un manifeste très pertinent sur la « crise et la dette en Europe », où ils présentaient « dix fausses évidences et vingt-deux mesures en débat pour sortir de l’impasse (Manifeste d’économistes atterrés, Les Liens qui libèrent, Paris, 2010).

[2] Andrew Simms, Ecological Debt. The Health of the Planet and the Wealth of Nations, Pluto Press, Londres, 2005.

[3] Entretien avec l’auteure, 3 décembre 2013.

[4] Donella Meadows, Dennis Meadows et Jorgen Randers, Les Limites de la croissance (dans un monde fini), Rue de l’échiquier, Paris, 2004, p. 58.

[5] Donella Meadows, écologiste de la première heure, est décédée en 2001.

[6] Dominique Méda, La Mystique de la croissance, op. cit., p. 45-46.

[7] Gilles Dostaler, Les Grands Auteurs de la pensée économique, Alternatives économiques, Hors série Poche, n° 57, octobre 2012. Cet ouvrage passionnant, que je recommande à tous ceux qui veulent en savoir plus l’histoire de l’économie, est constitué de cinquante-six articles publiés dans la revue Alternatives économiques par Gilles Dostaler (1946-2011), qui fut professeur d’économie de l’Université du Québec à Montréal.

[8] Ibid., p. 12.

[9] Ibid., p. 19.

[10] Aristote, La Politique, Gonthier, Paris, 1971, p. 31 (cité par Gilles Dostaler, ibid., p. 13).

[11] Angus Maddison, L’Économie mondiale. Une perspective millénaire, OCDE, Paris, 2002.

[12] Voir Wikipédia, « Liste historique des régions et pays par PIB (PPA) », <ur1.ca/iatxe>. Pour en savoir plus sur les travaux d’Angus Maddison, voir Alternatives économiques, Hors série Poche, n° 21, novembre 2005.

[13] Dominique Méda, La Mystique de la croissance, op. cit., p. 63.

 

2038: La France a réussi la transition écologique

J’ai participé aux Journées d’été des écologistes à Strasbourg. Vendredi soir, la plénière était dédiée aux « victoires de l’écologie« .  La soirée a débuté avec le témoignage de Brigitte et Sylvain Fresneau qui m’avait accueillie en 2013 pour ma remise de légion d’honneur dans leur ferme de Notre Dame des Landes.  Puis, Joël Labbé a rappelé son combat pour faire passer la loi interdisant l’usage des pesticides par les collectivités locales (janvier 2017) et bientôt par les particuliers (janvier 2019); Éric Piolle, maire de Grenoble, a rapporté (entre autres victoires) que les cantines de la ville serviront du 100% bio et local avant 2020; Yannick Jadot, tête de liste pour les européennes, a raconté comment le parlement européen a voté l’interdiction de la pêche électrique, etc. Pour ma part, j’ai célébré les victoires futures: m’inspirant de mon livre Sacrée croissance!,  j’ai imaginé que je parlais en … 2038. Plusieurs participants m’ont demandé de mettre mon texte en ligne. Dont acte!

Fermez les yeux… Nous sommes le 24 août 2038. Nous sommes réunis à Strasbourg, pour célébrer le vingtième anniversaire d’une grande victoire : il y a vingt ans, jour pour jour, Nicolas Hulot, le ministre de la transition écologique avait débarqué à l’improviste aux Journées d’été écologistes pour annoncer la nouvelle tant attendue : le lancement de la Grande Transition. Il avait convaincu Emmanuel Macron d’organiser à l’ONU – rebaptisée l’Organisation des nations unies pour la transition (ONUT)- une Conférence sur la Grande Transition (CGT). Grâce à la force de persuasion de notre jeune président, fin 2018, les pays membres sont parvenus à un accord établissant des quotas d’ émission de CO2 pour chacun d’entre eux, en fonction de son apport historique à la concentration globale dans l’atmosphère, qui était alors de plus de 400 ppm (soit une quantité totale de 600 milliards de tonnes accumulées depuis le début de l’ère industrielle). En moyenne, chaque habitant de la planète émettait alors alors 7,6 tonnes de dioxyde de carbone. Mais cette moyenne masquait des écarts considérables entre le plus gros émetteur – l’Américain moyen- et ceux qui n’émettaient rien ou presque rien comme les Bhoutanais ou Népalais. Grâce à l’accord (âprement négocié), nous avons considérablement réduit nos émissions globales, puisqu’en 2037 elles étaient de douze milliards de tonnes, soit plus de trois fois moins qu’en 2014. Spectaculaire, la réduction est surtout due aux efforts réalisés par les pays industrialisés et la Chine, qui, il faut le souligner, a renvoyé bon nombre d’usines polluantes vers l’Europe et les États-Unis, où elles ont finalement été fermées.  Pour illustrer les mesures prises par les pays du Nord, je prendrai l’exemple de la France, qui en 2017 faisait figure de mauvais élève européen avec des émissions en hausse, soit un total de plus de 470 millions de tonnes équivalent CO2. Ces rejets étaient imputables pour l’essentiel aux secteurs des transports (29 %), de l’agriculture (20 %), du bâtiment (19 %) et de l’industrie (18 %), la production d’énergie pesant pour 11 % et le traitement des déchets pour 4 %.

D’abord, l’introduction de la taxe carbone eut pour effet de réduire considérablement l’usage des moyens de transport polluants comme l’automobile, l’avion ou le fret routier. Aujourd’hui, l’usage privé de la voiture est considéré comme « antisocial », sauf dans des aires rurales très retirées, où les transports en commun n’ont pas encore été développés.  Les compagnies aériennes low cost ont été interdites, ce qui a encouragé les Français à voyager moins et mieux. Pour les trajets de moyenne et longue distance, le partage des voitures et le covoiturage sont devenus la norme, ainsi que l’usage du train grâce à une politique volontariste de la SNCF qui a renoué avec sa mission initiale de service public. Aujourd’hui, dans les villes, l’air est beaucoup moins pollué car les « transports doux » (tramways, bus électriques, vélo et marche à pied) sont les seuls autorisés. La plupart des parkings ont été transformés en jardins collectifs ou en fermes urbaines. Désormais, l’agriculture urbaine représente un secteur économique de pointe qui fournit 60% des légumes et 30% des fruits consommés en ville, mais aussi 100% du miel et la quasi totalité des œufs, poulets, et lapins. La production d’aliments en ville a créé des centaines de milliers d’emplois pérennes, mais aussi du lien social et une qualité de la vie que nous n’aurions jamais pu imaginer au début du siècle.  Dès 2025, la restauration collective – dans les établissements scolaires, les hôpitaux ou les maisons de retraite- a atteint le 100% bio et local. Si en 2018, un aliment acheté dans un supermarché voyageait en moyenne 2800 kms en Europe, aujourd’hui cette distance a été divisée par dix.  Pour ceux qui n’étaient pas nés en 2018, je rappelle que grâce à l’action du collectif « Non à Europa City », le projet de construction de l’un des plus grands centres commerciaux du monde, a été abandonné par le gouvernement de ceux qu’on appelait à l’époque « les marcheurs ». Je rappelle aussi que dès la rentrée de septembre 2018 Emmanuel Macron avait fait deux déclarations très médiatisées : il avait rebaptisé son mouvement « La république en marche vers la transition », et il avait décidé de refondre totalement les programmes scolaires devenus complètement obsolètes.  L’enseignement vise désormais l’apprentissage de la résilience et du soin qui est fondé sur un mixte de matières académiques et de compétences manuelles où les élèves apprennent à réparer, recycler, jardiner, cuisiner, échanger, collaborer, coopérer. En vingt ans, les habitudes alimentaires ont considérablement changé, car la consommation de viande et de produits laitiers a été divisée par deux. Aujourd’hui, quand nous mangeons nous ne contribuons plus au réchauffement climatique ! L’immense chantier de la rénovation thermique a aussi largement contribué à la réduction des émissions de gaz à effet de serre, tandis que les nouvelles constructions sont obligatoirement à énergie passive, voire positive.  Dans tout le pays se sont créées de petites entreprises qui fournissent des matériaux isolants naturels (argile, torchis, chanvre, paille, bois) et les techniques pour produire des aliments sur les toits, les murs ou les balcons. D’une manière générale, l’habitat est plus concentré, permettant de partager les équipements mais aussi d’échanger des services y compris intergénérationnels. D’après un sondage réalisé en 2033, 86% des Français estiment qu’ils vivent beaucoup mieux qu’avant, notamment parce que « il y a moins de solitude et d’individualisme ».

Le développement de l’agriculture urbaine a provoqué un exode massif vers la campagne, en suscitant des vocations à la pelle. Beaucoup de ces migrants urbains sont d’ailleurs venus se former sur le Triangle de Gonesse, devenus un centre de formation à l’agroécologie.  Du coup, alors qu’en 2018, deux cents exploitations agricoles disparaissaient chaque semaine en France, le phénomène s’est inversé : dès 2020, on manquait de fermes pour satisfaire la demande d’installation ! Nombre de grands producteurs de la FNSEA ont accepté (sans trop de mal) de céder une partie de leurs énormes exploitations aux jeunes paysans et paysannes qui les ont  aidés à effectuer la conversion vers l’agro-écologie, la vraie pas celle proposée alors par la FNSEA qui a d’ailleurs très vite troqué son slogan prônant « l’agriculture écologiquement intensive » par celui appelant à une « agriculture intensivement écologique ».

Aujourd’hui, le visage de la France rurale s’est profondément modifié : petit à petit, les monocultures intensives ont disparu, y compris dans la Beauce qui est devenue un haut lieu de l’agroforesterie (une technique agroécologique qui allie la culture de céréales et les arbres) ; partout, les arbres et les haies ont été replantés tandis que se développaient la permaculture et les techniques de culture simplifiée (sans labour et avec couvert végétal permanent) pour (re)construire l’humus des sols, ce qui permet de capter de grandes quantités de carbone. Résultat : alors qu’en 2018, l’agriculture industrielle était responsable de 20% des émissions françaises de gaz à effet de serre (cent millions de tonnes !), aujourd’hui ce secteur est redevenu ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un puits de carbone. D’une manière générale, les fermes sont beaucoup plus petites qu’il y a vingt ans et plus diversifiées : outres les aliments, destinés  à la consommation humaine, elles produisent de l’énergie renouvelable à petite échelle (biogaz et biomasse) ainsi que du biofuel (à partir de l’huile de noisette, de châtaignes et de noix) et des plantes médicinales. Devenus une aberration écologique et économique, les gros tracteurs ont progressivement été remplacés par des chevaux de labour. Autrefois désertée, la campagne est devenue un lieu de vie très prisé, riche en emplois pérennes dans les commerces, les petites entreprises de transformation ou de services. En vingt ans, la France a atteint son autonomie alimentaire et n’est pas loin de l’autosuffisance énergétique grâce à un réseau dense et décentralisé d’énergies renouvelables géré par des coopératives locales. Au fur et à mesure que montaient en puissance l’énergie éolienne, solaire, la géothermie ou la biomasse, nous avons pu fermer 80% des centrales de notre vieux parc nucléaire, tout en créant des centaines de milliers d’emploi, car le programme national de transition a permis justement d’anticiper les nécessaires mutations en ne laissant personne sur le bord de la route !

Comme l’avait annoncé Emmanuel Macron  lors de la deuxième CGT (conférence sur la grande transition),  l’Europe et les Etats-Unis ont renoncé à signer leur accord de « libre échange » car il n’allait favoriser que les multinationales devenues l’incarnation du mal qui rongeait la civilisation moderne : le capitalisme sauvage. En mai  2019, s’est tenue au Parlement Européen une grande fête pour célébrer la disparition de Monsanto et de Bayer, deux mastodontes de la chimie, qui – à peine mariés, – ont appelé toutes les entreprises côtées en bourse à mettre leur activité au service de la transition. L’Organisation mondiale du commerce (OMC) qui ne servait aussi que les intérêts des barons de la croissance fut démantelée et remplacée par l’Organisation mondiale des taxes (OMT).  L’OMT veilla à ce que les entreprises qui faisaient du commerce international ou exportaient respectent bien les normes environnementales, sanitaires et sociales désormais en vigueur, sous peine d’être lourdement taxées. Petit à petit, tous les comportements délictueux furent éradiqués car le jeu n’en valait plus la chandelle. Bien évidemment le système financier fut aussi profondément remanié afin d’éliminer définitivement la spéculation qui est désormais considérée comme un crime quand elle concerne tout ce qui touche aux biens communs : la nourriture, l’eau, l’énergie ou l’argent. Aujourd’hui, l’Europe connaît une énorme diversité monétaire : chaque ville, département ou région, mais aussi chaque pays bat sa propre monnaie, l’euro ne servant plus qu’aux échanges entre les États membres de l’Union.

D’une manière générale, l’économie s’est remise au service de l’intérêt général et  ne profite plus qu’à une petite minorité toujours plus riche. Une ordonnance, imposée par le président Macron, favorise désormais l’économie réelle  répondant à de vrais besoins : les monnaies complémentaires, les banques de temps, les SEL (systèmes d’échange locaux), les ressourceries, les repair cafés ont fleuri sur tout notre territoire. Pour faire face à la réduction drastique de la production, due à la fin de la surconsommation et du gaspillage, mais aussi au démantèlement de secteurs d’activité complètement ringards, comme l’agroindustrie – usines à poulets, cochons, mille vaches, etc- le gouvernement d’Edouard Philippe a décidé de partager le travail, en en diminuant la durée : aujourd’hui, nous ne travaillons plus que vingt heures par semaine, ce qui nous laisse du  temps pour nous engager dans des initiatives collectives et bénévoles qui créent du lien et donnent du sens à la vie. Du coup, le travail a cessé d’être une énorme galère comme c’était le cas dans les années 2010. Souvenez-vous du malaise qui existait alors, avec les agriculteurs, les infirmières, les postiers, etc qui se suicidaient, ou la souffrance de ceux qui travaillaient trop, ou de ceux qui ne travaillaient pas assez… Tout cela est fini ! Comme sont finies un certain nombre de coutumes instituées après la seconde guerre mondiale, qui étaient liées à l’addiction à la consommation, encouragée par la publicité – 500 milliards d’euros en 2014- ou le système de l’endettement.

Une anecdote que m’a rapportée récemment une institutrice du primaire. Dans le cadre de son cours d’histoire, elle a demandé à ses élèves de travailler sur les « coutumes disparues de la civilisation consumériste », encore appelée « société du gaspillage ». Elle a recommandé aux enfants d’interroger leurs parents et grands parents. Deux coutumes ont surpris vivement les élèves : deux fois par an, les drogués de la consommation avaient coutume de se ruer dans les magasins pour faire les soldes. Ils étaient contents d’acheter deux pantalons pour le prix d’un, alors qu’ils n’avaient pas besoin de pantalons ! Une drôle de coutume assurément. De même, les élèves ont rapporté avec étonnement que des centaines de milliers de familles s’achetaient un bout de terrain pour construire une maison, dans laquelle chacun avait sa machine à laver et sa tondeuse à gazon, des équipements qui tombaient souvent en panne, car nous vivions à l’époque de l’obsolescence programmée, un mot que les enfants d’aujourd’hui ne connaissent pas. Je rappelle que l’obsolescence programmée relève de l’ « écocide », le crime contre les écosystèmes, reconnu par le droit international depuis 2020.

 

Dans les pays du Sud où le capitalisme sauvage avait fait tant de dégâts, les populations ont, enfin, pu prendre en main leur développement et libérer leurs forces vives. La capacité de résilience qu’elles avaient dû développer pour survivre dans un environnement brutal et profondément injuste leur a permis d’éradiquer rapidement l’extrême misère, la faim et la malnutrition et donc de contrôler leur croissance démographique. Le flot des migrants qui fuyaient les conflits ou des conditions de vie difficiles s’est tari et avec lui la vague des mouvements d’extrême droite qui menaçaient les vieilles démocraties européennes.

C’est ainsi qu’en une vingtaine  d’années, l’humanité a su éliminer la croissance exponentielle de son économie et de sa population. We got it ! Au nom des générations futures, je remercie tous ceux qui ont œuvré pour l’indispensable transition, ce qui nous a permis d’éviter l’effondrement et de vivre, enfin, heureux et libres !

L’expérience nous le prouve : la transition n’est pas synonyme d’austérité ni de sacrifice, mais de bonheur ! Vive la transition !

Et franchement, qu’est-ce qu’on attend ?

 

 

 

 

 

 

Le glyphosate dans nos assiettes

Pourquoi retrouve-t-on du glyphosate dans les urines de tous les citoyens français et européens? Pour répondre à cette question, je fais une synthèse des informations que j’ai collectées pour mon livre Le Roundup face à ses juges. J’invite le lecteur à s’y reporter pour y retrouver la source de tous les documents et études que j’ai consultés.

Comment le glyphosate est-il utilisé en France?

En France, comme dans le reste de l’Union européenne (à l’exception de l’Espagne), il n’y a pas de cultures transgéniques résistantes au glyphosate. Sur les 60 000 tonnes de pesticides déversées en 2016, 9 000 étaient des herbicides à base de glyphosate, dont 8 000 utilisées pour l’agriculture et 1 000 par les particuliers et gestionnaires d’espaces publics ou privés, comme la SNCF qui désherbe les abords de ses 61 000 km de voies ferrées, soit quelque 95 000 hectares. Un peu partout sur le territoire, l’herbicide est pulvérisé avant les semis de céréales (blé, maïs, orge) ou d’oléagineuses (colza, tournesol), mais aussi pour les grandes cultures de pommes de terre et de betteraves à sucre, dans les vergers, sans oublier la production horticole de légumes en plein champ ou sous serre. Résultat : « Le glyphosate et l’AMPA (son métabolite)sont les deux molécules les plus quantifiées dans les cours d’eau », ainsi que le résumait en mars 2015 l’association Générations futures, après la publication du dernier rapport du Commissariat général au développement durable sur la présence de pesticides dans les eaux. Celui-ci révélait que l’herbicide et l’AMPA étaient « présents respectivement dans 38 % et 53 % des échantillons de cours d’eau » et que « leurs concentrations dépassent le seuil de 0,1 µg/l dans respectivement 13 % et 31 % des analyses»

Le glyphosate reste-t-il dans le sol et peut-il contaminer les cultures suivantes? 

Contrairement à ce qu’a toujours prétendu Monsanto, le glyphosate s’accumule  dans les sols, en raison de son pouvoir de chélation. C’est ce que m’a expliqué Don Huber, un phytopathologiste américain de l’Université Purdue. Pour comprendre comment fonctionne la chélation, et d’une manière plus générale comment le glyphosate affecte les sols et les plantes, je mets en ligne une vidéo où le scientifique, qui est aussi colonel de l’armée US, dresse un bilan très inquiétant devant un public de producteurs OGM du Midwest.

D’après Don Huber, qui a travaillé  sur les armes chimiques et bactériologiques à Fort Detrick (Maryland), la demi-vie du glyphosate [période au cours de laquelle une substance chimique  perd la moitié de sa puissance active] est d’au moins vingt ans. « En supposant que l’herbicide soit un jour interdit, il faudra une génération avant de nous débarrasser de la molécule, qui, une fois chélatée, se dégrade très difficilement« , m’a expliqué Don Huber.

Que prétend Monsanto?

Dans un document de Monsanto France intitulé « Coupons l’herbe sous le pied à quelques idées reçues ! », on peut lire (p.14) : « La fraction de produit qui n’atteint pas la plante cible tombe sur le sol puis est dégradée complètement par les micro-organismes en éléments organiques et minéraux simples directement assimilables. Fixé puis dégradé dans le sol, le glyphosate n’a pas d’effet “résiduaire”, donc pas d’activité sur la culture suivante. »

En décortiquant le document, je me suis dit que la firme était décidément incorrigible, car avec l’aplomb des menteurs professionnels, elle soutient que « dans le sol, la demi-vie moyenne du glyphosate est d’environ trente-deux jours ». Or, comme l’avait révélé un procès intenté par l’association Eaux et rivières de Bretagne , une étude déclassifiée de Monsanto montre qu’« un niveau de dégradation biologique de 2 % seulement peut être obtenu après vingt-huit jours »…

Pour tordre définitivement le cou à l’une des plus importantes contrevérités colportées par Monsanto et reprise les yeux fermés par la prose institutionnelle, je citerai le travail de Robert Kremer. Rattaché à l’université du Missouri , ce microbiologiste de l’USDA (le ministère de l’agriculture)  a notamment coordonné un numéro spécial du European Journal of Agronomy, présentant les travaux d’un colloque qui a réuni des agronomes internationaux à Piracicaba (Brésil) en septembre 2007. Publiées dans des revues scientifiques à comité de lecture, plusieurs études montraient la persistance du glyphosate dans les sols, dont les effets continuaient d’affecter la « croissance des plantes, deux ou plusieurs années après l’application ». D’autres présentaient les « conséquences du transfert du glyphosate vers des plantes non-cibles (les cultures) via la rhizosphère après une application sur des plantes cibles (la végétation non désirée) ». C’est ainsi que les « racines d’arbres fruitiers avaient absorbé le glyphosate largué par les racines mourantes de mauvaises herbes des allées aspergées par l’herbicide » ou que de jeunes « citronniers avaient assimilé le glyphosate contenu dans un paillis constitué d’herbes tuées par l’herbicide ».

Quels aliments contiennent des résidus de glyphosate? 

L’Union européenne a établi une liste de… 378 produits alimentaires susceptibles de contenir des résidus de l’herbicide. Le résultat : des milliers de chiffres permettant d’établir les fameuses « limites maximales de résidus », ou « LMR », qui désignent la quantité de résidus d’un produit toxique, comme le glyphosate, autorisée aliment par aliment. J’ai fait une petite sélection parmi les 378 produits alimentaires pour lesquels « s’appliquent des LMR », comme le dit le site de l’Union européenne (entre parenthèses figure la norme, en mg/kg) : lentilles (10), graines de moutarde (10), petits pois (10), olives pour huile (1), pommes (0,1), thé (2), fleurs de rose (2), lupins (10), épinards (0,1), laitues (0,1), choux-fleurs (0,1), maïs doux (3), pommes de terre (0,5), raisins (0,5), fraises (2), betteraves à sucre (15), soja (20), tournesol (20), colza (10), kiwi (0,1), pistaches (0,1), oignons (0,1), blé (10), avoine (20), orge (20), riz (0,1), café (0,1), houblon (0,1), foies de porc (0,05), muscle de bovin (0,05), œuf de poules (0,05), etc.

Le lecteur aura remarqué que les LMR varient d’un minimum qui est la valeur plancher de 0,05 mg/kg à un maximum (provisoire ?) de 20 mg qui concernent notamment le soja. En fait, les valeurs les plus hautes sont attribuées aux produits agricoles, dont des variétés transgéniques Roundup Ready sont cultivées en Amérique du Nord et du Sud. Ce n’est pas un hasard : la LMR américaine du soja est passée de 5 mg/kg à 20 mg/kg très exactement en 1997, au moment où le soja transgénique envahissait les plaines de l’Iowa ou de la Pampa ! Deux ans plus tard, au moment où le soja RR faisait son entrée dans les élevages industriels du Vieux Continent, l’Union européenne suivait le mouvement en multipliant sa LMR du soja par… deux cents afin de l’aligner sur celle des États-Unis (de 0,1 mg/kg à 20 mg/kg) ! Celle du maïs a été multipliée par dix en 1999, au moment de l’introduction du maïs OGM, même chose pour la betterave sucrière en 2012, etc. À chaque fois, les agences de réglementation ont adapté les normes, car elles savaient que le taux de résidus de glyphosate allait nécessairement augmenter en raison même de la technique Roundup Ready. C’est bien la preuve que la Dose Journalière Acceptable (DJA) et les LMR sont des « artefacts pseudoscientifiques », comme me l’a dit le professeur Erik Millstone (Grande Bretagne), puisque les agences peuvent les changer au gré des pratiques agricoles ou des demandes de… Monsanto. Ce fut le cas pour les lentilles en 2012, ainsi que le dit noir sur blanc un document de l’EFSA : « L’Allemagne a reçu une pétition de Monsanto Europe pour que soit accordé un seuil de tolérance élevé au glyphosate dans les lentilles importées. Afin de tenir compte de l’usage du glyphosate comme agent dessiccatif qui est autorisé aux États-Unis et au Canada, la proposition a été faite d’augmenter la LMR des lentilles à 10 mg/kg ». Voilà comment, sur une simple demande de Monsanto, la LMR des lentilles a été multipliée par cinquante…

En Amérique du Nord, en effet, l’usage du glyphosate en « pré-récolte » sur des plantes non transgéniques est très fréquent. D’après la propagande de Monsanto, il permet de combattre les mauvaises herbes juste avant les moissons, mais aussi d’accélérer le mûrissement des grains en les desséchant. La firme le recommande pour les cultures de blé, d’orge, d’avoine, de colza, de lin, de pois, de lentilles, de haricots secs et de soja non-OGM. En Europe, la Glyphosate Task Force, qui a mené le combat pour la réautorisation du glyphosate, recommande aussi très ouvertement cet usage comme une « bonne pratique agricole », en assurant que les « résidus de glyphosate qui restent sur les cultures traitées et auxquels les consommateurs peuvent être exposés sont minimaux et nettement inférieurs à la dose journalière acceptable ». Pour convaincre les réticents, le consortium industriel a mis en ligne une vidéo où l’on voit un agriculteur allemand, Eric Krull, en train d’épandre du glyphosate sur ses épis de blé, afin – explique-t-il – de « réduire le taux d’humidité des grains et d’assécher la paille qui n’a plus besoin de sécher pendant deux jours dans le champ»… Cette pratique, ajoutée au fait que le blé est généralement semé dans un champ désherbé au glyphosate, explique pourquoi la DJA de la céréale est très élevée (10 mg/kg), alors que celle-ci est l’une des denrées la plus consommée en Europe

Des tests conduits par le gouvernement britannique sur les résidus de glyphosate dans le pain ont montré que 38 % des échantillons étaient contaminés, avec une concentration maximale de 0,9 mg/kg. Le pain complet était particulièrement touché, en raison de la présence de son, qui affichait jusqu’à 5,7 mg/kg de glyphosate.

L’étude britannique constitue une exception, car en général ce sont les associations écologistes, parfois en liaison avec des universités, qui mènent la tâche essentielle de mesurer les résidus de glyphosate dans l’alimentation. Mais leurs moyens étant limités, leurs études le sont aussi et visent surtout à tirer la sonnette d’alarme. C’est ainsi qu’aux États-Unis Food Democracy Now ! s’est associée aux Laboratoires Anresco de San Francisco, qui collaborent avec la Food and Drug Administration depuis 1943. Vingt-neuf produits alimentaires de consommation courante Outre-Atlantique – chips, céréales de petit-déjeuner, cornflakes, cookies et autres crackers – ont été testés ; et les résultats sont spectaculaires : la palme d’or revient aux « Original Cheerios » qui contiennent 1,125 mg/kg de glyphosate. Miam ! À côté, les corn-flakes Kellog’s font pâle figure avec 0,078 mg/kg. Et que dire des Crispy Cheddar Crackers avec leurs 0,327 mg/kg ou des Stacy’s Simply Naked Pita Chips qui affichent au compteur 0,812 mg/kg ? Dans son rapport publié en novembre 2016[ii], Food Democracy Now ! rappelle que plusieurs études scientifiques récentes », dont celle de Michael Antoniou et Gilles-Éric Séralini montrent que le glyphosate peut provoquer des dommages à la santé humaine à « des doses ultra-faibles de 0,1 ppb », à savoir 0,1 part par milliard, ce qui correspond à 0,0001 mg/kg.  En France, une étude publiée par Générations Futures confirment la contamination des aliments et notamment des … lentilles. Sur les 30 aliments testés (18  à base de céréales et 12 de légumineuses sèches), 16 échantillons sur 30 contenaient du glyphosate, soit 53,3%.

Pour finir, je mets en ligne l’interview que j’ai réalisée avec Michael Antoniou, chercheur en biologie moléculaire au King’s College de Londres. 

 

Menace sur le thé sri lankais bientôt imbibé de glyphosate

En janvier 2015, le gouvernement du Sri Lanka a interdit l’importation d’herbicides à base de glyphosate dans tout le pays. Une première mondiale. À l’origine de cette décision: une épidémie de maladies chroniques rénales qui continue de décimer les familles de riziculteurs de la province centrale du Nord, ainsi que je le montre dans mon film (et livreLe Roundup face à ses juges, qu’ARTE rediffuse sur son site. En septembre 2016, alors que je tournais au Sri Lanka, le ministre des plantations  avait tenté d’imposer une dérogation pour les cultures de thé, mais le président avait résisté aux pressions et maintenu l’interdiction. Le 11 juillet 2018, le gouvernement a finalement cédé au lobbying puissant des producteurs de thé et de … Monsanto. Je mets en ligne un extrait de mon livre, où je raconte le combat mené par la société civile sri-lankaise, avec à sa tête un moine bouddhiste, pour parvenir à cette interdiction, aujourd’hui partiellement levée. Gageons que l’affaire n’est pas terminée, car, d’après mes informations, la résistance est en train de s’organiser…

« Madame, le révérend Rathana vous demande de l’appeler au téléphone de toute urgence ! » Nous sommes le mardi 20 septembre 2016, à 6 heures du matin. Avec Marc Duployer et Guillaume Martin, nous arrivons d’un voyage en avion de quatorze heures qui nous a conduits de Paris à Colombo, la capitale du Sri Lanka, avec une escale à Abu Dhabi (Émirats arabes unis). Autant dire que nous ne sommes pas très frais… À peine avons-nous posé nos valises à l’hôtel Grand Oriental que son directeur me tend, d’une main, un bout de papier avec un numéro de téléphone et, de l’autre, un combiné. Une manière de dire que les souhaits du révérend Rathana sont des ordres, auxquels on ne peut se soustraire. « C’est un grand homme, me dit le directeur avec un large sourire. Ici, il est très respecté ! »

2015 : le premier pays au monde à interdire le glyphosate

Athuraliye Rathana Thero est un moine bouddhiste qui est député depuis 2004. En 2014, il avait été à la tête d’un mouvement de citoyens qui a porté à la présidence Maithripala Sirisena, un ex-ministre de la Santé d’origine paysanne. Élu le 8 janvier 2015, le nouveau président a pris aussitôt une mesure qui défraya la chronique internationale : il a déclaré l’interdiction immédiate du glyphosate dans tout le Sri Lanka, dans le but de « protéger la santé du peuple et la communauté paysanne ». Lors d’une conférence de presse, il a expliqué que « l’herbicide était responsable d’un nombre croissant de patients souffrant d’une maladie chronique rénale [affectant] 15 % de la population en âge de travailler dans les régions du Nord », et a déjà « tué 20 000 personnes ». Cette décision, qui constituait une première mondiale, était l’une des principales revendications du mouvement dirigé par le révérend Rathana pour soutenir l’élection de Maithripala Sirisena. Fervent défenseur de l’agriculture biologique, le moine avait suivi de très près le drame qui se jouait dans le secteur rizicole de la région centrale nord du Sri Lanka, regroupant les provinces d’Anuradhapura et de Polonnaruwa. C’est précisément pour cette raison que je l’avais contacté. Une interview avait été fixée le jour de mon arrivée à Colombo, à 14 heures. Mais pourquoi diable le révérend cherchait-il à me joindre aux aurores ?

« Nous devons repousser notre interview, me dit-il sur un ton péremptoire. Je veux que vous parliez dans une conférence de presse que j’organise à 14 heures. Hier Navin Dissanayake, le ministre des Plantations, a annoncé dans le journal anglophone The Sunday Times qu’il allait lever partiellement l’interdiction du glyphosate et importer 80 000 litres de Roundup pour les producteurs de thé. Il faut absolument que vous expliquiez à la presse pourquoi le glyphosate est dangereux ! Vous avez pensé à apporter les DVD de votre film Le Monde selon Monsanto que je vous ai demandés ?

– Oui, répondis-je, un peu perturbée par l’anglais assez chaotique de mon interlocuteur.

– C’est parfait ! Un DVD sera livré sur-le-champ au cabinet du Président, qui malheureusement est parti à New York pour une réunion aux Nations unies. Il pilote depuis là-bas une commission ministérielle qui va se réunir en urgence en fin de journée. Après la conférence de presse, nous projetterons votre film pour les journalistes. »

Malgré la fatigue, je n’avais pas le choix. Après une douche et un solide petit-déjeuner, j’ai donc préparé au débotté un exposé sur le glyphosate. En fin de matinée, nous sommes allés filmer des images du port de Colombo, d’où les Britanniques exportèrent du thé par cargos entiers quand ils régnaient sur l’île de Ceylan, située au sud de l’Inde et surnommée la « pépite de l’Océan indien », qui devint la « République démocratique socialiste du Sri Lanka » en 1972. « C’est dingue », dis-je à mes collègues, tandis que nous dégustions une tasse de thé noir, vanté comme l’un des « meilleurs thés du monde » : « Après le café d’Hawaii, c’est le thé de Ceylan qui est passé au Roundup. Je vais dire aux journalistes sri-lankais que cette information ne plaira pas aux consommateurs européens, si d’aventure l’interdiction était levée… »

« J’ai vu le Président la semaine dernière et il m’a confirmé l’interdiction des herbicides à base de glyphosate, a assuré le révérend Rathana lors de la conférence de presse. Le Premier ministre est d’accord avec lui. L’annonce du ministre des Plantations est donc sans fondement. Je dis clairement qu’il n’y aura plus jamais de glyphosate qui entrera au Sri Lanka ! Personne ne pourra revenir là-dessus : je ne laisserai pas faire ça jusqu’à mon dernier souffle ! Le gouvernement a décidé de protéger le pays contre les terroristes. Mais aujourd’hui, les vrais terroristes sont les entreprises chimiques qui font cent fois plus de dégâts que ceux de Prabhakaran ! »

Prononcés en cingalais, les mots du moine bouddhiste ont provoqué des réactions mitigées chez la trentaine de journalistes présents, qui ont oscillé entre l’étonnement et la réprobation polie. Il faut dire que la comparaison était osée : Velupillai Prabhakaran (1954-2009) a été longtemps l’ennemi public numéro un au Sri Lanka. Il était le chef des Tigres tamouls, organisation séparatiste qui a mené une guerre civile très violente de 1983 à 2009 pour arracher un État indépendant dans l’Est et le Nord du pays, où vivent majoritairement des Tamouls de religion hindoue – lesquels représentent 20 % de la population, estimée à 22 millions d’habitants, majoritairement bouddhistes. En vingt-cinq ans, le conflit a fait plus de 70 000 morts et quelque 140 000 disparus…

« On aime notre pays, on vit pour lui, on ne se laissera pas faire. On va demander aux experts internationaux de nous aider pour nous sortir de là ! », a conclu le révérend Rathana en m’invitant à le rejoindre à la tribune. Je ne suis pas sûre que mes confrères sri-lankais aient tout compris de mon intervention, prononcée en anglais pendant une trentaine de minutes et traduite en cingalais en à peine cinq minutes. Mais ma conclusion, qui portait sur la réticence des Européens à boire du thé présentant des résidus de glyphosate a provoqué un intérêt certain. « Vous avez bien fait de terminer votre exposé par cet argument économique, m’a dit le révérend Rathana trois heures plus tard. Avec 200 000 hectares cultivés, le Sri Lanka est le troisième producteur mondial de thé, qui représente l’une des principales sources de devises, avec le riz cultivé sur 1 200 000 hectares. Jusqu’en 2015, ces cultures absorbaient la quasi-totalité des 5 300 000 litres de glyphosate importés chaque année dans le pays. »

Nous avions rejoint le moine bouddhiste dans son monastère, situé à une trentaine de kilomètres de Colombo. L’endroit était étonnant. Le temple et la résidence des bonzes étaient construits en bordure d’un terrain vague, au cœur d’une zone industrielle où avaient poussé de manière anarchique des baraques de fortune jouxtant des immeubles en béton dont la construction était manifestement inachevée. À l’autre bout du terrain vague, un Bouddha monumental tournait le dos à un étang recouvert de nénuphars. Vêtu de sa toge orange, le révérend Rathana s’était prosterné devant la statue, puis s’était assis en position du lotus sur un tapis de sable pour réciter des mantras qui se mêlaient à la rumeur de la ville. Subitement il s’était levé pour nous faire signe de le suivre. Avec un plaisir évident, il nous avait montré le potager bio qui longeait le monastère : « Filmez-le !, avait-il quasiment ordonné. Les Occidentaux doivent comprendre que nous n’avons pas besoin de leurs produits chimiques pour cultiver nos aliments ! Notre jardin fournit tous les fruits et légumes dont ma communauté a besoin pour vivre, sans aucun pesticide ni engrais chimiques. C’est ce qu’ont fait les Sri Lankais pendant vingt-cinq siècles ! »

« En mars 2014, le gouvernement précédent de Mahinda Rajapakse avait décidé de bannir le glyphosate. Mais il est revenu un mois après sur sa décision, m’a expliqué le révérend Rathana après nous avoir conduits dans le temple où s’est déroulée l’interview. C’est pourquoi j’ai rejoint l’opposition. Nous avons créé un mouvement avec de nombreux paysans, des scientifiques et des autorités religieuses, et nous sommes parvenus à provoquer un changement de régime. C’est grâce au rejet du glyphosate que nous sommes devenus des “faiseurs de roi”, a poursuivi le moine dans un grand éclat de rire. Je suis fier de dire que nous sommes des pionniers ! Le Sri Lanka est un petit pays, mais nous avons donné l’exemple au reste du monde. Monsanto suit de très près ce qui se passe chez nous, parce qu’ils savent que d’autres pays peuvent nous suivre !

– Est-ce que le ministre des Plantations a reçu des pressions de Monsanto ?, ai-je demandé.

– Je ne sais pas, m’a répondu le moine. Le ministre est très proche de l’association des producteurs de thé, elle-même très liée au secteur de l’agrobusiness. Leur argument est que l’interdiction du glyphosate va provoquer une baisse des rendements, car le désherbage manuel des plantations nécessite quatre fois plus de travail que l’application de deux litres de Roundup par hectare deux fois par an. Depuis l’interdiction, Monsanto soutient des campagnes relayées par la presse, comme récemment une pétition signée par huit cents titulaires d’un doctorat (dont des membres de l’Académie nationale des sciences), qui disait : “Nous avons besoin du glyphosate.” La publication de ce texte en pleine page a coûté très cher. C’est irresponsable quand on connaît le désastre que le glyphosate cause dans notre communauté paysanne, principalement dans les familles de riziculteurs où la maladie et la mort sont en train de décimer toute une région. Allez voir ! Il faut que le monde connaisse ce crime qui menace l’avenir de nos enfants ! »

 

Toute la population est contaminée par le glyphosate

Le glyphosate est partout: dans l’eau, l’air,  les aliments et nos… organismes. Une étude réalisée en Allemagne sur 2009 volontaires (Urinal 2015) a révélé que  99,9 % des urines contenaient du glyphosate, dont 79 % cinq fois plus que ce qui est autorisé dans l’eau et un tiers entre dix et quarante-deux fois plus[i]. Les enfants et adolescents présentaient les niveaux les plus élevés, ainsi que les mangeurs de viande. La concentration maximale atteignait 4,2 μg/l. En 2016, des résultats similaires ont été obtenus en analysant l’urine de quarante-huit députés européens, dont les concentrations en glyphosate étaient comprises entre 0,17 et 3,57 μg/l[ii]. La petite histoire rapporte que le gros lot revenait à un député écologiste belge, qui était un grand buveur de… bière. Or, une étude publiée en février 2016 par l’Institut de l’environnement de Munich a révélé que quatorze des bières les plus vendues étaient toutes contaminées par des résidus de glyphosate, avec une mention spéciale pour la Hasseröder Pils, qui affichait le record de 29,74 μg/l, près de trois cents fois le seuil autorisé dans l’eau[iii]… L’affaire avait provoqué un vif émoi en Allemagne, où on avait découvert que le houblon était le principal responsable.

Dans la vidéo ci-dessous, François Veillerette, directeur de Générations futures, commente les résultats d’une étude conduite sur une trentaine de « personnalités », qui confirme que toute la population française est contaminée par le glyphosate. Ce qui est très inquiétant…

Pour en savoir plus: lire Le Roundup face à ses juges.

Notes

[i] Nicole Sagener, « Overwhelming majority of Germans contaminated by glyphosate », Euraktiv.de, 7 mars 2016.

[ii] Monika Krüger, Andrea Lindner, Johannes Heimrath, « Members of the EU Parliament excrete glyphosate with their urines », rapport au Parlement européen, 2016.

[iii] « German beer industry in shock over glyphosate contamination », Sustainable Pulse, 25 février 2016.

[iv] Monika Krüger et al., « Detection of glyphosate residues in animals and humans », Environmental & Analytical Toxicology, vol. 4, n° 2, 2014.

Rencontre avec deux experts du CIRC

Dans mon post d’hier, j’ai expliqué la faculté de Monsanto à multiplier les études comme des petits pains, sans qu’il soit possible d’en retrouver la trace. C’est ce que m’ont confirmé deux représentants du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), ainsi que je le raconte dans cet extrait de mon livre Le Roundup face à ses juges. Je rappelle que quelques heures après la publication d’un communiqué annonçant que les 19 experts du CIRC avaient classé le glyphosate comme « cancérigène probable pour les humains », Philip Miller, vice-président de Monsanto, affirmait que l’agence onusienne avait  » écarté intentionnellement des douzaines d’études scientifiques […] qui soutiennent la conclusion que le glyphosate ne constitue pas un risque pour la santé humaine« . Dans une interview accordée à Usine Nouvelle, Scott Partridge, un autre vice-président de la firme, parle, lui, de … « 800 études »! 

Qu’à cela ne tienne ! Têtue comme un mulet de mon Poitou d’origine, je n’ai pas abandonné l’espoir d’avoir la réponse à ma question, en contactant les dirigeants du CIRC, qui eux ont accepté de me recevoir. C’est ainsi que j’ai interviewé, le 23 mars 2016, Kurt Straif, un épidémiologiste allemand, qui a succédé à Vincent Cogliano à la tête du programme des monographies ; et, le 29 juin 2016, Kathryn Guyton, une toxicologue américaine, qui coordonna le Groupe de travail sur le glyphosate. Pour préparer mes entretiens, j’avais lu attentivement la monographie 112 qui livre des informations contextuelles très précieuses permettant de comprendre pourquoi Monsanto a déclaré une guerre sans merci contre l’organisme de l’OMS, au moment où l’Europe et les États-Unis sont censés réexaminer l’homologation du glyphosate.

« À travers les monographies, le CIRC vise à identifier les causes du cancer chez les humains, soulignent d’abord ses auteurs. La charge globale du cancer est élevée et ne cesse d’augmenter : le nombre annuel de nouveaux cas était estimé à 10,1 millions en 2000 et devrait atteindre les 15 millions en 2020. » On apprend ensuite qu’au moins quatre-vingt-onze industriels, installés dans vingt pays, fabriquent du glyphosate, le record étant détenu par la Chine qui compte cinquante-trois fabricants (40 % du volume mondial), suivie de l’Inde (neuf fabricants) et des États-Unis (cinq). En 2010, le glyphosate était autorisé dans plus de cent trente pays et représentait « probablement l’herbicide le plus utilisé au monde, avec une production globale annuelle estimée à environ 600 000 tonnes en 2008, qui a grimpé à 650 000 en 2011 et à 720 000 en 2012 ». Je précise qu’en 2016 le volume s’élevait à plus de 800 000 tonnes. L’augmentation importante de l’usage du glyphosate est due à l’expiration, en 2000, du brevet détenu par Monsanto ainsi qu’à l’introduction, en 1996, des plantes transgéniques tolérantes au glyphosate. Malgré l’existence de génériques, le Roundup reste un produit phare pour la firme de Saint Louis, puisque les ventes représentent plus de 30 % de son chiffre d’affaires estimé à 15 milliards de dollars en 2016[1]. Le reste de son chiffre d’affaires provient essentiellement de la vente de semences transgéniques, dont 90 % sont tolérantes au… Roundup ! En clair : si le glyphosate était interdit, la majorité des cultures transgéniques serait menacée de… disparition !

Aux États-Unis, la consommation est passée de moins de 4 000 tonnes en 1987 à 80 000 en 2007. En 2012, les cultures transgéniques dites « Roundup Ready » absorbaient 45 % de la production mondiale. Hormis les OGM, les herbicides à base de glyphosate sont utilisés après les semis de nombreuses plantes conventionnelles – c’est-à-dire non transgéniques – mais aussi comme agent dessiccatif (desséchant) juste avant la récolte[2] (voir infra, chapitre 7). Ils sont aussi pulvérisés dans les vignobles, les vergers, les prairies et forêts, mais également dans les étangs, les rivières et les zones humides. Enfin, un peu partout dans le monde ils restent le désherbant préféré des particuliers, qui en utilisent entre 2 000 et 4 000 tonnes par an aux États-Unis. Résultat : le glyphosate est partout ! On en « trouve dans les sols, l’air, les eaux de surface et les nappes phréatiques, résument les auteurs de la monographie, et des résidus ont été mesurés dans les céréales, les fruits et les légumes ». Autant dire que la molécule représente un enjeu économique énorme, ainsi que me l’ont confirmé les deux représentants du CIRC que j’ai interviewés.

« Peu de temps après la décision du CIRC, Monsanto a dénigré votre évaluation comme relevant de la “science de caniveau”. Que répondez-vous à cette accusation très grave ?, ai-je demandé.

– Il y a beaucoup d’argent en jeu et je pense que nous n’avions pas anticipé le niveau d’intérêt que notre évaluation allait susciter, m’a répondu Kathryn Guyton, visiblement embarrassée.

– De puissants intérêts privés sont concernés par notre monographie, a confirmé Kurt Straif. Je peux simplement rappeler que celle-ci a pris en compte toutes les études disponibles et qu’elle a été rédigée par des experts indépendants qui n’ont aucun intérêt privé dans ce domaine…

– Dans un communiqué, le vice-président Philip Miller a reproché au CIRC d’avoir “reçu et écarté des douzaines d’études”. À quelles études faisait-il référence ?

– De fait, l’industrie nous a communiqué quelques études qui n’ont pas été publiées dans des journaux scientifiques. Mais le groupe de travail a considéré qu’elles ne fournissaient pas suffisamment de détails pour qu’il puisse les évaluer, m’a expliqué le directeur du programme des monographies.

– Elles n’étaient pas assez rigoureuses ?

– Exact…

– Il y avait notamment une étude qui montrait que des souris exposées au glyphosate avaient développé des lymphomes, a précisé Kathryn Guyton, mais les auteurs affirmaient que c’était dû à une infection des cobayes. Le groupe d’experts a estimé qu’il n’y avait pas suffisamment de données qui étayaient cette conclusion. Je tiens à souligner que nous étions disposés à examiner toutes les études que Monsanto voulait nous soumettre. D’ailleurs, la firme avait un représentant lors de nos sessions de travail. Il eût été préférable qu’elle nous fasse part de ses remarques avant plutôt qu’après notre décision… »

Pour établir la monographie, les experts du CIRC ont pris en compte « trois types de preuves scientifiques ». La première concerne les cancers chez les humains. Ce sont des études épidémiologiques réalisées sur des personnes qui ont utilisé le glyphosate dans leur travail. Trois études dites de « cas-contrôle »[3] réalisées au Canada, aux États-Unis et en Suède ont montré « un risque accru de lymphome non hodgkinien, un cancer du système lymphatique qui est rare chez les humains », ainsi que l’a commenté Kurt Straif. L’étude canadienne a révélé qu’il suffisait de deux jours d’exposition par an pour que le risque soit augmenté de manière significative.

La deuxième « ligne de preuves » concerne les cancers chez les animaux de laboratoire. « Il y a suffisamment d’études qui montrent que le glyphosate provoque des cancers chez les rongeurs qui ont ingéré du glyphosate pendant une période plus ou moins longue », m’a dit avec fermeté Kurt Straif[4]. Enfin, le troisième type de preuves concerne la capacité de l’herbicide à endommager l’ADN des organismes vivants, ainsi que l’ont démontré les Argentines Fernanda Simoniello et Delia Aiassa. « La génotoxicité du glyphosate est clairement établie », a affirmé Kathryn Guyton, qui a cité une expérience réalisée en Colombie avec des populations exposées à des épandages aériens : les chercheurs ont constaté que l’herbicide endommageait les chromosomes, en comparant les échantillons sanguins prélevés chez les mêmes personnes avant et après les pulvérisations[i]. De plus, de nombreux tests conduits in vitro sur des cellules humaines ou animales ont confirmé ces dommages.

Enfin, il y a des « preuves solides », écrivent les auteurs de la monographie, que « le glyphosate peut induire un stress oxydant[5] dans les cellules des animaux expérimentaux et dans les cellules humaines exposées in vitro. Or, « ce mécanisme peut-être réparé expérimentalement en administrant des antioxydants qui éliminent les effets du glyphosate sur le stress oxydant ».

« Pensez-vous qu’il faudrait interdire le glyphosate ?, ai-je demandé à mes deux interlocuteurs du CIRC.

– Cette question n’est pas de mon ressort ni de celui du CIRC, m’a répondu la toxicologue américaine. Nos monographies sont un outil mis à la disposition des autorités gouvernementales pour qu’elles puissent réglementer les produits en fixant des normes d’exposition ou un niveau de résidus autorisés dans les aliments adéquats. Mais, nous ne faisons pas de recommandations… »

[1] D’après le site <Planetoscope.com>, « Monsanto vend du Roundup pour une valeur de plus de 150 dollars chaque seconde » !

[2] Le Roundup est utilisé notamment pour dessécher le blé, mais aussi le colza ou les lentilles juste avant la récolte. Cette pratique est théoriquement interdite en Europe, mais pas aux États-Unis.

[3] Dans une étude de cas-contrôle, les chercheurs comparent un groupe de personnes souffrant d’une maladie donnée, comme le lymphome non hodgkinien, à un groupe comparable (par sa taille ou l’âge des participants) de personnes non malades. Puis, ils essaient de déterminer s’il y a un facteur commun (comme l’usage du glyphosate) qui caractérise l’histoire des malades.

[4] Je reviendrai plus en détail sur les études animales retenues par les experts du CIRC dans le chapitre 8.

[5] Le stress oxydant désigne une agression des constituants de la cellule par les « espèces réactives oxygénées », dont les radicaux libres. Le stress oxydant est un facteur d’inflammation et de mutagénèse  propice au développement de  cancers.

[i] Claudia Bolognesi et al., « Biomonitoring of genotoxic risk in agricultural workers from five Colombian regions : association to occupational exposure to glyphosate », Journal of Toxicological Environmental Health, vol. 72, n° 15-16, 2009, p. 986-997.

Inflation chez Monsanto: n’en jetez plus!

Scott Partridge, vice-président de Monsanto, affirme dans une interview à Usine Nouvelle qu’ « il  y a plus de 800 études qui ont été menées sur la question de la dangerosité du glyphosate et toutes confirment l’absence de risque de l’utilisation du produit » et qu » il n’y a aucune étude légitime qui mette en évidence le lien entre le cancer et l’utilisation du glyphosate« .

D’abord, je constate que la firme de Saint-Louis a une tendance inflationniste remarquable: le 21 mars 2015, réagissant avec fébrilité à la décision du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) – qui dépend de l’OMS -, de classer le glyphosate « cancérigène probable pour les humains« , Philip Miller, un autre vice-président de Monsanto, affirmait que le «  CIRC a reçu mais écarté intentionnellement des douzaines d’études scientifiques […] qui soutiennent la conclusion que le glyphosate ne constitue pas un risque pour la santé humaine« .  

En trois ans on est donc passé de « plusieurs douzaines d’études » à « 800 »! Pendant les deux ans où j’enquêtais pour mon film et le livre Le Roundup face à ses juges, j’ai remué ciel et terre pour savoir quelles étaient les « douzaines d’études » auxquelles se référait Philip Miller, et je n’ai rien trouvé de sérieux! Et pour cause: toutes les études toxicologiques conduites par Monsanto, dans le cadre de l’homologation du glyphosate, n’ont jamais été publiées dans les journaux scientifiques, et sont même couvertes par le secret commercial! 

En revanche, pour réaliser sa classification, le CIRC a épluché un millier d’études indépendantes – c’est-à-dire conduites par des chercheurs qui n’ont aucun intérêt financier dans le résultat de leur recherche– qui ont toutes été publiées dans les journaux scientifiques. En d’autres termes: les données de ces études sont publiques et peuvent être consultées par toute personne compétente qui le souhaite. Après un examen rigoureux, les experts du CIRC ont retenu 250 études sur lesquelles ils ont fondé leur classification. 

Comme toujours le diable est dans le détail, et pour décrire le « détail », il faut du temps. Je mets donc un extrait de mon livre « Le Roundup face à ses juges » qui, je l’espère, éclairera le lecteur. 

2015 : Monsanto dénigre le travail du CIRC

La décision du CIRC de classer le glyphosate dans le groupe 2A, celui des « cancérigènes probables pour les humains », a été rendue publique le vendredi 20 mars 2015 sur le site Web de l’organisme. L’information a fait l’effet d’une bombe, provoquant une réponse immédiate de Monsanto, alors que le rapport complet des experts n’était pas encore publié – il ne le sera qu’en juillet 2015. Elle a pris la forme d’un communiqué de presse signé par Philip Miller, le vice-président de la multinationale, en charge des affaires réglementaires mondiales. La ligne de défense, ou plutôt d’attaque, reposait sur trois arguments principaux : 1) « Tous les usages autorisés du glyphosate sont sûrs pour la santé humaine, et soutenus par l’une des bases de données les plus importantes jamais réunies pour un produit d’usage agricole » ; 2) « Nous ne comprenons pas comment le CIRC a pu parvenir à une conclusion aussi dramatiquement différente de celle obtenue par toutes les agences de réglementation du monde » ; 3) « Le CIRC a reçu mais écarté intentionnellement des douzaines d’études scientifiques […] qui soutiennent la conclusion que le glyphosate ne constitue pas un risque pour la santé humaine[i]. » Quelques jours plus tard, dans une interview accordée à l’agence Reuters, un dirigeant de la multinationale n’hésitait pas à caractériser la monographie du CIRC de junk science, c’est-à-dire de « science de caniveau »[ii]. Autant dire que la guerre était déclarée et que, comme nous le verrons ultérieurement elle sera d’une extrême violence (voir infra, chapitre 8).

Dès lors, les trois arguments avancés par le vice-président Miller pour rejeter l’évaluation du CIRC seront repris en boucle par tous les représentants de Monsanto et consorts, ainsi que j’ai pu moi-même le constater le 17 avril 2015, moins d’un mois après le déclenchement des hostilités. Ce jour-là, j’avais été invitée à faire une conférence à la Webster University de… Saint Louis, dans le Missouri, la ville où siège le quartier général de Monsanto[1] ! Cette conférence s’inscrivait dans une tournée que m’avait organisée l’ambassade de France aux États-Unis pour la présentation de mon film Sacrée croissance ! à l’ONU et la sortie de mon livre Notre poison quotidien aux États-Unis. Dans toutes les villes où je suis intervenue – New York, Gainsville (Floride), Chicago et Boston –, j’avais dédié ma conférence au processus de réglementation des produits chimiques, en montrant comment il favorise les industriels au détriment de la santé des citoyens qu’il est pourtant censé protéger. À Saint Louis – contexte oblige ! –, j’avais décidé de fonder ma démonstration sur l’exemple du glyphosate. Quelques minutes avant de prendre la parole, j’avais été informée que deux représentants de Monsanto étaient dans la salle : Philip Eppard et Samuel Murphey, qui occupaient de bien étranges fonctions, le premier étant le « chef de l’engagement académique » (academic engagement lead) et le second celui de la « réponse rapide » (rapid response lead), ainsi que le stipulent leurs cartes de visite que j’ai précieusement gardées… Toujours est-il qu’après avoir présenté la décision du CIRC, j’ai demandé leur avis à mes deux illustres auditeurs. J’ai senti un embarras certain, alors que tous les regards du public se tournaient vers eux. Le chef de la « réponse rapide » a sorti un document qui n’était autre que le communiqué du vice-président Philip Miller… J’ai alors méthodiquement répondu aux trois arguments que Samuel Murphey avait laborieusement lus : « 1) De nombreuses études réalisées par des scientifiques indépendants montrent que le glyphosate n’est pas “sûr pour la santé humaine”, mais curieusement elles ne font pas partie de la “base de données” dont dispose Monsanto ; 2) comme je viens de l’expliquer au cours de ma conférence, le travail des agences de réglementation est controversé en raison des conflits d’intérêts qui caractérisent leurs experts et d’une tendance récurrente à écarter les études indépendantes au profit de celles fournies par l’industrie ; 3) j’aimerais savoir quelles sont les “douzaines d’études” que le CIRC aurait “écartées” et où on peut se les procurer ? »

Ma question a plongé dans une profonde perplexité les deux cadres de Monsanto qui ont bafouillé, provoquant l’hilarité du public, constitué essentiellement d’étudiants, d’universitaires et de représentants d’associations écologiques[2]. Dans la foulée, j’annonçais publiquement que je préparais un nouveau film et livre, qui seraient entièrement dédiés au glyphosate et au Roundup.

À la fin de la conférence, j’ai échangé quelques mots au demeurant fort cordiaux avec Philip Eppard et Samuel Murphey qui m’ont invitée à solliciter une interview avec un « représentant habilité de Monsanto », dans le cadre de ma nouvelle investigation. Quinze mois plus tard, le 15 juillet 2016, alors que je préparais un tournage aux États-Unis, j’ai écrit un mail à MM. Eppard et Murphey qui en substance disait ceci : « Comme je vous l’avais indiqué lors de notre rencontre à l’Université de Saint Louis, je prépare un film sur le glyphosate qui est l’objet d’une énorme attention internationale. Je m’efforce de passer en revue toutes les données scientifiques qui concernent la molécule, c’est pourquoi je serais très heureuse de pouvoir interviewer Philip Miller qui a publiquement manifesté son désaccord avec la classification du CIRC, en arguant que l’agence de l’OMS avait “écarté des douzaines d’études scientifiques”. Je suis disposée à rencontrer M. Miller à la date qui lui convient, de préférence entre le 16 et 22 août. »

Le courriel que j’avais adressé à Philip Eppard m’est revenu avec un message d’erreur. Quant à Samuel Murphey, il m’a répondu le 1er août en me fournissant une dizaine de liens vers les sites Web de Monsanto et d’agences de réglementation comme l’EFSA (l’Autorité européenne de sécurité des aliments) ou le BfR – l’agence allemande, dont il sera beaucoup question dans ce livre –, ou vers des « vidéos d’une minute » disponibles sur YouTube, vantant les mérites de l’herbicide et qu’il m’invitait à incorporer dans mon film. La fin du courriel était sans appel : « Cependant, après des discussions au sein de notre équipe, nous ne sommes pas en mesure de rendre le docteur Miller ni aucun autre représentant de Monsanto disponible pour une interview[3]. » Dont acte !

À dire vrai, cette fin de non-recevoir ne m’a pas surprise. Je l’avais déjà expérimentée lorsque je réalisais Le Monde selon Monsanto. Après une rencontre également très cordiale avec Yann Fichet, le directeur des affaires institutionnelles et industrielles de la filiale française, installée à Lyon, et des mois de relances infructueuses, j’avais finalement décidé de me rendre avec mon équipe dans le quartier bien-nommé de Crève-Cœur, à Saint Louis, où siège Monsanto. Depuis ma chambre d’hôtel, j’avais enregistré mon ultime conversation téléphonique avec Christopher Horner, le responsable des relations publiques qui lui aussi avait affirmé avoir eu « plusieurs conversations internes », avant de m’éconduire définitivement[iii]. Pour avoir étudié pendant deux ans le mode de fonctionnement du leader mondial des OGM, je sais que ses dirigeants honnissent tout particulièrement les journalistes qui ont des questions précises à leur poser. Tant qu’il s’agit de filmer quelques images des laboratoires high tech et d’interroger un spécialiste de la communication sur les « bienfaits des OGM » ou l’« innocuité du glyphosate », les portes du « Monsanto Tour » s’ouvrent sans problème. Le journaliste est alors baladé avec des collègues dans un bus pour faire le tour des installations, montrant que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes… Mais dès que le prétendant demande à interviewer une personne précise – comme par exemple Philip Miller – avec des questions précises, comme celle qui concerne les « douzaines d’études » que le CIRC aurait ignorées, il n’y a plus personne…

[1] La conférence était organisée par le professeur Lionel Cuillé, qui dirige le département des études françaises à l’Université Webster et représente le consulat de France de Chicago à Saint Louis.

[2] Toute cette séquence a été filmée par un vidéographe amateur que j’avais sollicité avant d’arriver à Saint Louis.

[3] La fonction de Samuel Murphey avait changé, puisqu’il a signé son mail en tant que « External Affairs Lead, Chemistry » (chef des affaires extérieures, chimie).

[i] « Monsanto disagrees with IARC classification for glyphosate », Monsanto.com, 20 mars 2015, <frama.link/AwW_jRbm>.

[ii] Carey Gillam, « Scientist defends WHO group report linking herbicide to cancer », Reuters, 26 mars 2015.

[iii] Voir Marie-Monique Robin, Le Monde selon Monsanto, op. cit., p. 14-15.

Demain: les experts du CIRC n’ont pas trouvé non plus quelles étaient les « douzaines d’études » évoquées par Philip Miller. Alors 800!!

Christine Sheppard: la première plaignante américaine

Dewayne Johnson, le jardinier américain, qui vient de gagner son procès contre Monsanto, est l’un des quelque 5000 plaignants américains qui ont porté plainte contre la firme américaine. Tous sont des agriculteurs ou jardiniers qui souffrent d’un lymphome non hodgkinien – un cancer du système lymphatique- et qui ont utilisé régulièrement du Roundup ou des herbicides à base de glyphosate. La première plaignante s’appelle Christine Sheppard, un ex-productrice de café à Hawaï. Elle est l’un des protagonistes de mon film et livre Le Roundup face à ses juges. La première fois que je l’ai rencontrée, c’était à Orange, en Virginie, où elle avait un rendez-vous avec son avocat Timothy Litzenburg, du cabinet Miller, qui a lancé les procédures américaines. Ce cabinet, spécialisé dans les « class actions » (recours collectifs) contre les multinationales, a lancé un appel à témoins, au printemps 2015, après que le Centre International de Recherche sur le cancer (CIRC), qui dépend de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), a classé le glyphosate comme « cancérigène probable pour les humains« . Pour établir leur classification, les 19 experts réunis par le CIRC avaient analysé 250 études indépendantes portant sur le glyphosate et avaient notamment conclu que le lien entre l’exposition à l’herbicide et le lymphome non hodgkinien était particulièrement bien établi scientifiquement. Après la première victoire de Dewayne Johnson, ARTE a décidé de rediffuser Le Roundup face à ses juges mardi 14 août. Le film est dors et déjà visible sur le site de la chaîne

Je mets en ligne un extrait de mon livre où je raconte en détails l’histoire de Christine Sheppard et pourquoi Timothy Litzenburg et le cabinet Miller ont décidé de se lancer dans cette bataille historique. 

Légende: Christine Sheppard et Timothy Litzenburg, lors de leur audition au Tribunal International Monsanto (TIM) qui s’est tenu à La Haye, les 15 et 16 octobre 2016. 

Le lymphome non hodgkinien de Christine Sheppard

« Je n’oublierai jamais ce jour de septembre 2015, où j’ai découvert le lien qu’avait établi le CIRC entre l’utilisation du Roundup et le lymphome non hodgkinien. J’étais sur mon ordinateur et j’ai crié à mon mari : “Viens voir !” » Quand elle m’a raconté cette anecdote, le 21 mai 2016, Christine Sheppard avait encore les yeux qui brillaient d’excitation. « C’était incroyable, a-t-elle poursuivi. J’avais enfin l’explication de ma maladie. L’information provenait du site du Bureau de l’évaluation des risques environnementaux et sanitaires (OEHHA) de Californie, qui annonçait qu’il avait proposé d’inclure le glyphosate sur la liste des produits cancérigènes reconnus par l’État – ce qui, à terme, impliquait que cela devrait être signalé sur tous les bidons de Roundup vendus en Californie. Peu de temps après, j’ai appris qu’un cabinet d’avocats recherchait des victimes pour mener des actions en justice contre Monsanto. C’était comme une petite lumière qui s’allumait, enfin, dans la nuit… »

Lors de son audience au TIM, Christine Sheppard a longuement expliqué le « calvaire » qu’elle a vécu. D’origine britannique, cette directrice marketing d’une entreprise informatique s’est installée en 1980 en Californie, où son mari Ken, un ingénieur en aéronautique, avait été promu. En 1995, le couple décide de changer de vie : « Nous étions fatigués des voyages professionnels qui nous éloignaient de notre fille, a-t-elle expliqué. Nous avions envie de faire quelque chose ensemble et de profiter de la vie en réalisant un vieux rêve qui était de travailler la terre. » C’est ainsi que la famille Sheppard déménage à Kona sur l’île d’Hawaii, où elle a acheté une plantation de café. « Comme nous n’y connaissions rien, nous avons suivi une formation au collège d’agriculture tropicale, et on nous a dit : “Pour désherber entre les rangs de café, utilisez le Roundup !”, a raconté Christine. On nous a montré des photos de personnes en train de le pulvériser, sans masque, sans gants, sans rien du tout. Notre technicien agricole nous a dit d’utiliser un pulvérisateur à pompe que je mettais sur mon dos. Je passais du Roundup sur les deux hectares de café, avant chaque taille et chaque récolte, environ quatre ou cinq fois par an. C’était mon travail de désherber, parce que mon mari s’occupait plutôt des constructions. Personne ne nous a dit que c’était dangereux… »

Les Sheppard apprennent très vite leur nouveau métier et leur ferme devient une référence dans toute la région de Kona. Grâce à ses compétences en marketing, Christine met en place le premier réseau de vente directe de café sur Internet. C’est elle qui se charge de l’envoi des commandes et de l’accueil des clients à la ferme, tandis que Ken s’occupe de la torréfaction des grains. En 2001, le couple décide de passer en bio et prépare sa reconversion, prévue sur cinq ans. Mais le projet n’aboutira jamais : « En août 2003, on m’a diagnostiqué un lymphome non hodgkinien, stade 4, avec 10 % de chance de survie, a dit Christine, la voix nouée par l’émotion. Nous pensions que j’allais mourir… Je n’arrêtais pas de demander à mon médecin : pourquoi moi ? Mais personne ne pouvait me dire pourquoi j’avais ce cancer, alors que j’avais une vie très saine, avec beaucoup d’activités physiques, et que je ne fumais pas. J’ai subi une chimiothérapie très violente à Honolulu, mais un an plus tard, le lymphome était toujours là. Mon oncologue m’a dit qu’il fallait que je subisse une greffe de cellules souches dans un hôpital de Los Angeles. Pour payer cette opération très risquée, nous avons dû vendre la plantation de café. Ce fut terrible, mais nous n’avions pas le choix, car notre assurance privée ne couvrait qu’une partie des frais. Après quatre mois d’hospitalisation, où j’ai alterné les séances de chimiothérapie et de radiothérapie, j’ai appris, effondrée, que malgré la greffe, le lymphome subsistait dans mon abdomen. Mon oncologue m’a alors proposé de participer à un essai thérapeutique d’un nouveau médicament qui m’a été injecté en avril 2015. Ça a marché !

« Depuis je suis en rémission, mais je souffre des effets secondaires des traitements que j’ai subis. Je suis atteinte d’une neuropathie périphérique qui me provoque d’insoutenables sensations de brûlures dans les pieds et les mains ; je souffre aussi de cécité nocturne et de problèmes cardiaques. Normalement je ne voyage pas et j’évite les endroits où il y a beaucoup de gens, car mon système immunitaire est très fragile. J’ai pris le risque de venir à La Haye parce qu’il est très important de participer à ce tribunal. Je ne veux pas que quelqu’un d’autre ait à vivre ce que j’ai vécu. Je veux que Monsanto arrête d’empoisonner notre planète, je veux que la firme reconnaisse ce qu’elle a fait et qu’elle rende des comptes. C’est pourquoi je suis ici. »

2015-2017 : 3 000 Américains portent plainte contre Monsanto

Dès septembre 2015, Christine et Ken Sheppard ont contacté le cabinet Miller, qui avait lancé un appel aux personnes atteintes d’un lymphome non hodgkinien pouvant prouver qu’elles avaient utilisé du Roundup. Installé à Orange, en Virginie, ce cabinet est spécialisé dans les class actions (les recours collectifs) menées au civil pour obtenir des « compensations financières et des dommages et intérêts punitifs » au nom des victimes de multinationales. Aux États-Unis, ces procès ont lieu devant un jury de citoyens tirés au sort, à moins que l’entreprise accusée préfère négocier un règlement à l’amiable pour éviter que ses forfaits fassent la une des journaux. C’est la solution qu’avait choisie Monsanto en 2002, face à une double class action qui réunissait plus de 5 000 habitants d’Anniston (Alabama), où l’entreprise possédait une usine de PCB. Pendant plusieurs décennies, la production de ces huiles chimiques extrêmement toxiques, utilisées notamment comme isolants dans les transformateurs électriques, avait contaminé l’air, l’eau et les sols de la ville. Finalement, après des années de procédure qui avaient coûté plusieurs millions de dollars, Monsanto avait accepté de payer 700 millions de dollars, la plus forte amende jamais payée dans l’histoire industrielle américaine. Sur les 600 millions réservés à l’indemnisation des victimes, les avocats avaient empoché 40 %. Car dans ce genre de procédure, typiquement américaine, ce sont les avocats qui avancent les frais, en espérant toucher le jackpot, une fois la victoire assurée.

Dans le cas du glyphosate, le cabinet Miller a dû renoncer à monter une class action, au sens strict du terme, parce qu’à la différence des malades de Anniston, chez qui on avait pu mesurer un taux précis de PCB dans le sang, les causes d’un lymphome non hodgkinien peuvent être multiples. « La justice américaine exige que chaque victime ait son propre procès, car chaque histoire est différente », m’a expliqué Timothy Litzenburg, l’avocat du cabinet Miller en charge du dossier. Christine Sheppard fut la première « cliente » de ce « litige de masse » (mass tort). En mai 2016, 500 « clients » avaient rejoint l’ex-productrice de café. En octobre 2016, lors du Tribunal de La Haye, ils étaient plus d’un millier et, en juillet 2017, ils étaient plus de 3 000.

« Vous venez de tous les États-Unis », a expliqué Timothy Litzenburg à Christine lors de leur première rencontre, le 21 mai 2016, dans son bureau d’Orange. Jusque-là, l’avocat et sa cliente n’avaient échangé que par téléphone ou par courriel, car des milliers de kilomètres les séparaient, le premier vivant près de Washington, la seconde en Californie. « La majorité d’entre eux sont des agriculteurs, qui, comme vous, ont utilisé régulièrement les produits de Monsanto sur leurs cultures, a poursuivi Timothy Litzenburg. Il y a aussi des paysagistes, qui travaillent sur la pelouse de leurs clients ou sur des golfs ; il y a, enfin, quelques propriétaires privés, qui ont utilisé l’herbicide de manière régulière dans leur jardin. Tous souffrent d’un lymphome non hodgkinien après avoir été exposés au Roundup de Monsanto. »

En novembre 2015, l’avocat a déposé une première plainte au nom de Christine Sheppard auprès de la Cour fédérale de Californie. Plainte que Monsanto a immédiatement contestée au motif que l’affaire ne relevait pas de cette juridiction, parce que les faits allégués s’étaient déroulés à Hawaii et que le siège de Monsanto est situé dans le Missouri. Une deuxième plainte a donc été déposée, le 2 février 2016 à la cour de district d’Honolulu. Baptisée « Sheppard et al v. Monsanto Company », la plainte stipule que Monsanto « savait ou avait des raisons de savoir que les produits de la gamme Roundup étaient […] intrinsèquement dangereux et non sûrs lorsqu’ils étaient utilisés selon les instructions fournies par le défendeur. […] Monsanto a toujours clamé que le Roundup était inoffensif, en promouvant des données falsifiées et en attaquant des études légitimes qui ont révélé ses dangers. Monsanto n’a cessé de conduire une campagne de désinformation afin de convaincre les agences gouvernementales, les agriculteurs et le public que le Roundup est sûr ».

« Comme vous le savez sûrement, Monsanto continue d’affirmer que son produit ne cause pas de cancer ni de lymphome non hodgkinien, a dit Timothy Litzenburg à Christine, lors du rendez-vous de mai 2016. D’ailleurs, la firme vient de porter plainte contre le Bureau de l’évaluation des risques environnementaux et sanitaires (OEHHA) de Californie, qui avait proposé d’inclure le glyphosate sur la liste de Proposition 65. » Dans le jargon californien, la « Prop 65 » est une loi votée en 1986 qui exige que l’État publie une liste, mise à jour tous les ans, des produits chimiques qui causent des cancers, des malformations congénitales ou des troubles de la reproduction[1]. Comme nous l’avons vu, après la décision du CIRC, l’OEHHA avait proposé que le glyphosate rejoigne les quelque neuf cents produits que comptait alors la liste. Le 21 janvier 2016, Monsanto déposait une plainte contre l’organisme californien auprès de la Cour supérieure de Freno. Dans un communiqué signé par l’incontournable Philip Miller, la multinationale arguait que « le glyphosate ne cause pas de cancer. C’est pourquoi l’inclusion du glyphosate sur la liste de la Proposition 65 de Californie serait sans fondement scientifique et provoquerait une inquiétude injustifiée chez les consommateurs. […] Les conclusions prises par le CIRC lors de la réunion en France sont erronées, non transparentes et basées sur des données qui ont été interprétées de manière sélective[i] ».

« Nous sommes face à une multinationale multimillionnaire qui dispose de ressources quasi illimitées, a dit Timothy Litzenburg lors de sa rencontre avec Christine. Notre atout est d’avoir avec nous la science indépendante et rigoureuse ; de l’autre côté, Monsanto a la capacité de financer ses propres études. Nous avons commencé à examiner les documents transmis par Monsanto à l’Agence de protection de l’environnement ainsi que les documents internes de la firme, dont nous avons demandé la déclassification, pour découvrir qui savait quoi et quand. La bataille va être rude et longue, mais nous avons bon espoir de la gagner…

– Pour moi, ça a été un vrai soulagement de savoir que quelqu’un allait mettre son nez dans ce dossier, a dit Christine, visiblement émue. Je remercie votre cabinet de faire ce travail, car il est inimaginable qu’une personne individuelle se lance dans un procès contre Monsanto. Je n’ai pas les poches asses pleines pour m’attaquer à eux. Je serais ruinée financièrement avant même que le procès commence. C’est impossible de faire ça toute seule, j’ai besoin d’aide. »

[1] Le nom officiel de la Proposition 65 est Safe Drinking Water and Toxic Enforcement Act. La loi exige que les commerces qui vendent des produits relevant de la liste de « Prop 65 » informent les clients des dangers qu’ils courent en utilisant ces produits.

[i] « Monsanto takes legal action to prevent flawed listing of glyphosate under California’s Prop 65 », communiqué de Philip Miller sur le site de Monsanto, 21 janvier 2016, <frama.link/VnU3avZt>.