Les « boucles de rétroaction positive » ou comment le dérèglement climatique peut s’emballer

Il est une chose, dont les climatologues parlent rarement, et pour cause: elle fait très peur et elle est très difficile à mesurer. Il s’agit des « boucles de rétroaction positive ». Si vous voulez comprendre ce que c’est, lisez l’extrait ci-dessous de mon livre Sacrée croissance! Mais avant, fermez les yeux et imaginez qu’en avril 2014, François Hollande, assisté de Nicolas Hulot, a lancé la « Grande Transition » vers une société décarbonée et durable. Comme lors des attentats du 11 septembre 2001, toutes les chaînes de télévision et les radios se sont mobilisées pour expliquer clairement -enfin!- aux Français et Françaises comment fonctionne le dérèglement climatique et pourquoi il menace la survie de l’humanité.  Grâce à cette grande opération de communication, chaque citoyen(ne) a compris que pour stopper le changement climatique, il ne suffisait pas de changer les ampoules, mais qu’il fallait complètement revoir notre mode de vie. 

On n’avait jamais vu cela : du Nord au Sud de la planète, dans les usines, les bureaux, les foyers, les cafés, les écoles ou les commerces, les citoyens et citoyennes se sont rassemblés devant les postes de télévision ou de radio pour écouter, tétanisés, les terribles nouvelles. Avec un remarquable effort de pédagogie, les experts ont expliqué qu’avant l’ère industrielle (au milieu du xixe siècle), la concentration moyenne de l’atmosphère en dioxyde de carbone (CO2) était de 278 ppm, mais que, le 9 mai 2013, elle avait franchi le seuil de 400 ppm[1], le niveau le plus élevé depuis 800 000 ans. D’après leurs calculs, en 2012, plus de 365 milliards de tonnes de carbone avaient été émises dans l’atmosphère provenant de la combustion d’énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon) et de la production de ciment. S’y ajoutaient 180 milliards de tonnes causées par le changement d’affectation des sols, comme la déforestation. Plus de la moitié de ces émissions avaient eu lieu après le milieu des années 1970, avec une accélération notable au cours des vingt dernières années, puisqu’entre 1992 et 2012, elles avaient augmenté de 38 %. Ces émissions anthropiques – c’est-à-dire issues de l’activité humaine – de gaz « à effet de serre » avaient entraîné un réchauffement de la Terre de 0,85 °C entre 1880 et 2012, les trois dernières décennies ayant été les plus chaudes qu’ait connues l’hémisphère Nord depuis au moins 1 400 ans.

Sur les plateaux de télévision, les climatologues ont commenté la carte du monde qui m’avait tant impressionnée quand j’avais lu un rapport intermédiaire du GIEC, publié deux semaines avant le 14 Avril et qui était passé inaperçu[2]. On y voyait les effets du changement climatique déjà constatés sur tous les continents : augmentation de la fréquence et de l’intensité des inondations, sécheresses, incendies, tempêtes et cyclones, provoquant des dégâts humains et matériels considérables et une baisse de la production alimentaire. Les experts ont aussi expliqué pourquoi le niveau de la mer augmentait inexorablement, pourquoi les océans s’acidifiaient, quelles étaient les conséquences de la fonte de la banquise, des glaciers et des calottes glaciaires, ou du dégel du permafrost de Sibérie. Et ils ont introduit une notion complètement inconnue du grand public, qui a provoqué quelques (rares) réactions d’hystérie collective : les « boucles de rétroaction positives ».

Les scientifiques ont expliqué que le processus du réchauffement climatique n’est pas linéaire, mais exponentiel. Et que certains facteurs agissent comme des turbocompresseurs qui accélèrent la tendance en cours dès que sont franchis des « seuils de basculement » (tipping points). On apprit ainsi que la fonte des glaces polaires, dont l’albédo (leur capacité à réfléchir une grande partie du rayonnement solaire) est très élevé, allait accélérer la désintégration du pergélisol des régions arctiques. Or, ces sols gelés couvrant un cinquième de la surface terrestre contiennent d’énormes quantités de carbone et de méthane (un gaz vingt-et-une fois plus réchauffant que le CO2) ; lesquelles, en se libérant, pourraient augmenter la température de la Terre d’un degré supplémentaire. Un réchauffement global de 3° provoquerait par ailleurs l’effondrement de l’Amazonie, dont les arbres et les sols cesseraient d’absorber du carbone, pour en libérer au contraire d’énormes quantités, ajoutant 250 ppm dans l’atmosphère. À ce stade de 4 ou 5 degrés de réchauffement, les humains pourraient assister impuissants au dégazage des hydrates de méthane[3], emprisonnés dans la glace des fonds marins polaires, comme cela s’est produit il y a 55 millions d’années lors du « maximum thermique » du passage paléocène-éocène (PETM), où la concentration de CO2 a atteint 1 000 ppm en 20 000 ans, provoquant un réchauffement de la planète de 6°. « La différence, expliqua Jim Zachos, un paléo-océanographe américain, c’est que le rythme des émissions actuelles de carbone est trente fois plus rapide qu’à l’époque du PETM[4]… »

Inutile de préciser que le « pire scénario du GIEC », comme nous continuons de l’appeler, aurait entraîné des conséquences funestes pour la vie sur Terre. À l’époque, les scientifiques évoquaient le commencement de la « sixième extinction des espèces » (voir infra, chapitre 6) et envisageaient des perspectives guère plus réjouissantes pour les humains : dans son rapport, le GIEC évoquait les centaines de millions de réfugiés climatiques, fuyant les zones rendues inhabitables par la désertification, la montée de la mer ou les ravages causés par les cyclones. Il mettait en garde contre le coût économique de l’inaction – lequel, d’après les Nations unies, pourrait s’élever à 300 milliards de dollars par an. Et il soulignait les risques de famines, de conflits autour des ressources devenues plus rares, comme l’eau, les énergies fossiles (voir infra, chapitre 4) ou les stocks de poissons. Mais aussi d’épidémies meurtrières (typhus, choléra, dengue, virus Ébola), sans parler de l’émergence de nouveaux agents pathogènes jusque-là inconnus.

Pour éviter ce scénario catastrophe, la conclusion des experts était sans appel : si l’on voulait limiter la concentration des gaz à effet de serre dans l’atmosphère à 450 ppm pour maintenir le réchauffement de la Terre au-dessous de 2°, il fallait impérativement réduire les émissions mondiales de 40 % à 70 % d’ici 2050 et les éliminer presque totalement d’ici la fin du siècle.

[1] Une concentration de 400 ppm (parties par million) signifie que le CO2 représente 0,04 % des molécules d’air sec ; la mesure a été relevée à l’observatoire de Mauna Loa (Hawaii).

[2] GIEC, Climate Change 2014. Impacts, Adaptation, and Vulnerability, Summary for Policymakers, 31 mars 2014, p. 7.

[3] Surnommés « glace qui brûle » ou « glace de méthane », les hydrates de méthane sont inflammables dès qu’ils fondent et entrent en contact avec l’oxygène.

[4] « Lesson from 55 million years ago says climate change could be faster than expected », Daily Telegraph, 17 février 2006.

Comment Monsanto a caché la toxicité du glyphosate

Actuellement se tient en Californie le  procès opposant Dewayne Johnson,  un jardinier atteint d’un lymphome non hodgkinien (LNH) – un cancer du système lymphatique-  qui a passé du Roundup dans les cours de récréations et espaces publics, et Monsanto. S’il gagne, cela fera jurisprudence et redonnera de l’espoir aux quelque 4000 agriculteurs et jardinier américains, souffrant de la même pathologie, qui ont répondu à l’appel du cabinet Miller, ainsi que je le raconte dans Le Roundup face à ses juges. J’y raconte l’histoire de Christine Sheppard, une productrice de café de Hawaï, qui a désherbé pendant des années ses plantations avec du Roundup, avant d’être diagnostiquée d’un LNH. C’est la première victime qui a contacté le cabinet Miller et son avocat Timothy Litzenburg, après son appel à témoins. 

La question centrale du procès c’est de savoir si Monsanto connaissait, et a donc caché, la cancérogénicité du glyphosate, la matière active du Roundup. Pour moi, la réponse est clairement: oui! C’est ce qu’a notamment révélé la publication des « Monsanto Papers ». Ce sont des milliers de documents internes de la firme que le cabinet Miller avait obtenus, dans le cadre des procédures en cours, et qu’un juge de Californie a accepté de déclassifier. L’ONG US Right to Know s’est chargée de les éplucher et de les mettre en ligne. Pour ma part, j’ai passé des jours à décortiquer cette masse de documents. 

Voici la synthèse que j’en ai fait dans mon livre Le Roundup face à ses juges

Les manipulations de Monsanto et la complicité de l’EPA

Les Monsanto papers confirment aussi que la multinationale ment et manipule sans aucun état d’âme. Comme nous l’avons vu, elle n’a cessé de marteler que « le glyphosate n’est pas génotoxique », c’est-à-dire qu’il n’affecte pas l’ADN. En fait, elle est persuadée du contraire et a imaginé les pires stratagèmes pour se « border » au cas où… C’est ainsi qu’en 1999, elle a demandé à Mark Martens, son toxicologue en chef pour l’Europe et l’Afrique, de cornaquer le Britannique James Parry (décédé en 2010), qui était alors considéré comme l’un des grands noms de la génotoxicité. Auteur de trois cents publications de référence, le scientifique fut chargé de rédiger un rapport qui a fini aux oubliettes. En effet, ainsi que le révèle un document remis par les avocats des parties civiles au juge californien[i], « après avoir examiné la littérature publiée ainsi que les études non publiées de Monsanto sur la génotoxicité », le professeur Parry conclua que « le glyphosate est un clastogène potentiel in vitro », c’est-à-dire une substance qui « cause un dommage structurel au matériel génétique ». N’ayant visiblement pas compris la manœuvre dont il était l’objet, il recommanda à Monsanto de « conduire de multiples tests supplémentaires pour déterminer la génotoxicité » de l’herbicide. « Nous ne ferons pas les études que demande Parry », s’énerve un cadre dénommé William Heydens, qui demande à Mark Martens : « A-t-il déjà travaillé pour l’industrie ? », en espérant que ce rapport « n’a pas coûté trop cher ». Et de suggérer que soit « trouvé un autre expert » pour combler ce qui en interne est appelé le « trou de la génotoxicité » (genotox hole). Dans un courriel collectif envoyé en 2001 par un dirigeant de la firme, Mark Martens est vilipendé : « Mark n’a pas bien géré cela et on en est presque arrivé à voir Parry déclarer le glyphosate génotoxique[ii]… »

Dans un autre document déclassifié, l’infortuné Mark Martens explique comment les surfactants – ces fameux adjuvants que contient la formulation du Roundup – augmentent l’absorption du glyphosate à travers la peau des utilisateurs. Or, ces surfactants, qui, je le rappelle, ne sont jamais testés pour établir les normes d’exposition (DJA et LMR) des herbicides à base de glyphosate, inquiètent vivement l’EPA, ainsi que le révèlent plusieurs courriels internes qu’a pu consulter Carey Gillam, de US Right to Know. En avril 2016, alors qu’à l’instar de son homologue européenne, l’agence américaine se débattait pour justifier la réautorisation du glyphosate, l’un de ses cadres, Khue Nguyen, demandait instamment à Monsanto de lui fournir « toutes les études disponibles montrant la sécurité et la composition des formulations complètes utilisées actuellement mais aussi au début des années 1980 ». Mieux vaut tard que jamais ! Cela n’empêcha pas le même Khue Nguyen de raconter des bobards à un jardinier amateur de quatre-vingt-trois ans qui s’était adressé à l’EPA pour faire part de ses inquiétudes : « Les fabricants de pesticides sont obligés de communiquer à l’EPA la nature des adjuvants qu’ils utilisent, écrit-il avec un bel aplomb, le 16 avril 2016. Pour le Roundup, ceux-ci ne sont pas préoccupants, si l’herbicide est utilisé en respectant le mode d’emploi[iii]. » Le potentiel toxique des adjuvants est un vieux sujet de discussion parmi les toxicologues de Monsanto. Dans un mail du 12 février 2001, Mark Martens – encore lui ! – écrit à trois collègues : « Si quelqu’un m’annonçait qu’il veut tester la formulation complète du Roundup, je sais comment je réagirais : avec une vive inquiétude. » Un an plus tard, le 25 avril 2012, William Heydens, que j’ai déjà cité, fait un bel aveu à sa consœur Donna Farmer (qui est toujours en poste aujourd’hui) : « J’ai discuté de la situation avec Holson et DeSesso, et sans surprise nous avons conclu que nous sommes plutôt bien avec le glyphosate, mais vulnérables avec les surfactants. […] Comme je te l’ai entendu dire : le glyphosate est OK, mais la formulation, et donc les surfactants, cause les dommages[iv]. »

Les documents déclassifiés par le juge californien dévoilent encore la collusion permanente entre Monsanto et l’EPA, dont les responsables sont plus prompts à défendre les intérêts de la firme que ceux des citoyens. Dans une lettre datée du 4 mars 2013, la toxicologue Marion Copley (décédée en janvier 2014) accuse ainsi son chef Jess Rowland, qui dirige le processus de révision du glyphosate, d’« intimider le personnel » afin de « modifier les rapports pour qu’ils soient favorables à l’industrie » et assure que « la recherche sur le glyphosate montre qu’il devrait être classé comme cancérigène probable pour les humains[v] ». On découvre aussi comment les responsables de l’EPA ont tout fait pour faire échouer une évaluation des risques causés par l’exposition alimentaire aux résidus de glyphosate que voulait conduire une agence fédérale rattachée au Center for Diseases Control and Prevention (CDC) d’Atlanta. Annoncée pour octobre 2015, l’évaluation n’était toujours pas publiée près de deux ans plus tard[vi].

[i] Plaintiffs’ Case Management Statement. Pursuant to the Court’s February 1, 2017 order, Plaintiffs submit this joint case management statement (disponible sur le site de US Right to Know, <frama.link/MV4t_Qhc>).

[ii] Cité par Stéphane Foucart, « Ce que les Monsanto papers révèlent du Roundup », Le Monde, 18 mars 2017.

[iii] Cité par Carey Gillam, « Internal EPA documents show scramble for data on Monsanto’s Roundup herbicide », Huffington Post, 7 août 2017.

[iv] Cité par Danny Hakim, « Monsanto Emails raise issue of influencing research on Roundup weed killer », New York Times, 1er août 2017.

[v] Cité par Carey Gillam, « Questions about EPA-Monsanto collusion raised in cancer lawsuits », Huffington Post, 13 février 2017.

[vi] Carey Gillam, « Collusion or coincidence ? Records show EPA efforts to slow herbicide review came in coordination with Monsanto », Huffington Post, 17 août 2017.

Comment certaines sociétés ont évité l’effondrement

Dans mon post précédent, j’ai expliqué pourquoi les civilisations mayas ou de l’île de Pâques se sont effondrées, entraînant la disparition de leur culture mais aussi de la totalité de leur population. Or, l’effondrement n’était pas inéluctable. Pour cela il eût suffi que soient prises des mesures collectives et individuelles pour anticiper et relever les défis environnementaux qui menaçaient la vie de la collectivité. Dans mon livre Sacrée croissance!, Jared Diamond, – le biologiste américain , auteur de Collapse (L’effondrement)- rapporte plusieurs exemples de sociétés qui ont su éviter le pire. 

Extrait de mon livre:

Les success stories de ceux qui ont su éviter la catastrophe

 « Fort heureusement, dit Jared Diamond, l’histoire connut aussi de vraies success stories qui doivent être pour nous des sources d’espoir et d’inspiration. Elles nous montrent qu’il y a deux manières de résoudre les problèmes environnementaux graves : soit du bas vers le haut, soit du haut vers le bas. » Dans la première catégorie, a-t-il expliqué, il y a l’histoire de la Nouvelle-Guinée, une île située au nord de l’Australie, dont les Européens ont longtemps pensé que l’intérieur était inhabité en raison de la forteresse de montagnes qui bordaient ses côtes. Dans les années 1930, des pilotes survolèrent les Haute Terres et découvrirent un paysage transformé par des millions d’habitants, avec des jardins, des fossés pour l’irrigation et le drainage, des cultures en terrasses ou sur buttes, où poussaient des bananiers, du taro, de la canne à sucre, du manioc, des patates douces et une grande quantité de fruits et légumes. Installés depuis 46 000 ans sur ces terres, les aborigènes pratiquaient une agriculture durable depuis au moins 10 000 ans, ce que j’ai vu de mes propres yeux ! À un moment de leur histoire, ils avaient largement déforesté, puis ils inventèrent un système de sylviculture unique en plantant une espèce d’arbre, le casuarina oligodon, qui présente la caractéristique de croître rapidement et de fournir un bois de qualité pour la construction et la combustion. Enfin, cette société agricole veillait à maîtriser sa croissance démographique (grâce à la technique du coïtus interruptus et l’avortement) et elle était plutôt égalitaire : elle n’avait pas de chefs, mais des big men (grands hommes) peu épris de bling-bling et qui vivaient dans les mêmes huttes que les autres villageois.

Dans la catégorie du haut vers le bas (top down), Jared Diamond avait cité l’exemple du Japon de l’ère des Togukawa, à partir du xviie siècle. À cette époque, l’archipel connaissait une grave crise environnementale due à un intense déboisement, commencé dix siècles plus tôt, au point que le pays vint à manquer de la précieuse ressource. Or, le bois, utilisé pour construire les maisons, les outils, les ustensiles et les armes, servait aussi de fourrage, engrais ou combustible. Les shoguns (généraux) imposèrent des mesures draconiennes pour reboiser le pays et assurer la pérennité des forêts : ils nommèrent des fonctionnaires chargés de clôturer les zones déboisées pour qu’elles puissent se régénérer, établirent des registres forestiers, interdirent l’abattage de certaines espèces, comme les cèdres ou les chênes, et édictèrent des quotas attribués à chaque famille. De la sorte, à la fin du xixe siècle, au moment où il reprenait ses échanges avec le monde extérieur, le Japon « vivait de façon durable, en presque totale autarcie ».

« Les histoires que je viens de vous raconter, avait commenté Jared Diamond, montrent l’importance de la décision collective et individuelle pour régler de graves problèmes environnementaux qui menacent la survie de la société dans son ensemble. C’est cette capacité qui a manqué aux Mayas ou aux habitants de l’île de Pâques. Pourquoi ? Si nous voulons nous-mêmes éviter l’effondrement, il est important que nous comprenions les mécanismes à l’œuvre dans l’échec. La première explication, c’est que le groupe d’humains n’est pas parvenu à anticiper le problème avant qu’il n’arrive parce qu’il n’en avait jamais connu de similaire. C’est le cas des Mayas qui déboisèrent les collines pour étendre les cultures. Parfois, le groupe peut avoir eu une expérience similaire très ancienne, mais celle-ci n’a pas été transmise, ni oralement ni par écrit : celle de la terrible sécheresse connue par les Mayas au iiie siècle n’a pas servi à leurs descendants quand elle s’est répétée au ixe siècle. Parfois, l’échec s’explique aussi par l’incapacité du groupe à percevoir un problème qui est déjà là. C’est ce qui s’est passé dans le Montana, où les propriétaires des mines ou des entreprises forestières n’habitaient pas dans l’État et avaient intérêt à minimiser l’impact des dégâts qu’ils causaient, parce qu’ils n’en souffraient pas directement, ce qui est une attitude récurrente des grandes compagnies. En Nouvelle-Guinée, en revanche, c’est la collectivité qui gérait les ressources de son territoire et chaque individu était responsable du bien-être de l’île. Il arrive aussi que le problème soit difficile à percevoir, parce que sa survenue est très lente. C’est le cas avec le réchauffement climatique. »

Jared Diamond expliqua alors qu’il avait découvert le Montana lorsqu’il était adolescent au milieu des années 1950. Il n’y était retourné qu’en 1998 et avait été frappé de voir que la neige avait quasiment disparu du sommet des montagnes, car les glaciers avaient largement fondu. Les gens du pays étaient surpris de sa réaction, car ils avaient perdu la mémoire de ce qu’était la montagne quarante plus tôt, les changements ayant été imperceptibles d’année en année. C’est ce qu’on appelle l’« amnésie des paysages ».

« Ensuite, a poursuivi le biologiste américain, il arrive que le groupe ait identifié le problème, mais qu’il n’essaie pas de le résoudre ou échoue, en raison de ce que les scientifiques appellent le “comportement rationnel”, précisément parce qu’il repose sur un calcul rationnel même s’il est répréhensible d’un point de vue moral. Ceux qui ont causé le problème se sentent à l’abri parce qu’il n’y a pas de lois qui permettent de les poursuivre ou, s’il y en a, elles ne sont pas efficacement appliquées. Ils représentent une petite minorité qui ne pense qu’à faire de gros profits immédiats et savent que les dégâts seront répartis sur un grand nombre de personnes. Cela n’encourage pas les perdants à se battre, car chacun ne perd qu’un petit peu et ne peut escompter qu’un petit bénéfice, incertain et lointain. »

Demain: le dérèglement climatique et les boucles de rétroaction positives

Les causes de l’effondrement à venir…

Dans mon livre Sacrée croissance!, j’écris en… 2034, et je raconte comment l’humanité à pu éviter l’effondrement. J’imagine que le 16 octobre 2014, François Hollande, alors président de la république, organise au Bourget les « États généraux » pour préparer le lancement de la « Grande transition ». Y participe Jared Diamond, auteur du livre Collapse (L’effondrement) qui tient une conférence. S’appuyant sur de nombreuses études scientifiques, l’auteur américain y explique les causes qui ont provoqué l’effondrement de la civilisation des Mayas ou de l’Île de Pâques. Ces deux exemples illustrent parfaitement pourquoi nous sommes en train de nous enfoncer dans une impasse à l’issue tragique, si nous ne changeons pas de mode de vie, en oubliant les leçons du passé… 

Voici l’extrait de mon livre. 

Le précédent de la chute des Mayas et de l’île de Pâques

Ensuite, PowerPoint à l’appui, Jared Diamond avait présenté plusieurs exemples de civilisations ayant disparu, comme la Crète de Minos au xiie siècle avant J.-C. ou le royaume khmer d’Angkor (qui compta jusqu’à 750 000 habitants) au xive siècle après J.-C. « On a longtemps suspecté que ces effondrements mystérieux avaient été déclenchés par des problèmes écologiques, avait-il expliqué en introduction, à savoir que les gens avaient détruit de manière non intentionnelle les ressources environnementales dont leur société dépendait. Cette hypothèse d’un suicide écologique a été confirmée par des archéologues, climatologues, historiens, paléontologues et palynologues (les spécialistes du pollen). Ceux-ci ont identifié huit facteurs qui peuvent conduire à un écocide : la déforestation et la destruction des habitats naturels (érosion des sols et salinisation), des aléas climatiques sévères, la surchasse et la surpêche, les effets d’espèces introduites sur les espèces natives, la croissance démographique et l’augmentation de l’impact écologique par habitant. Il est intéressant de noter que les sociétés qui ont été confrontées à une grave dégradation de leur environnement ne se sont pas toutes effondrées, avait poursuivi Jared Diamond. Et, contrairement à ce que l’on pourrait croire, celles qui ont disparu n’étaient pas les plus primitives de leur temps, mais les plus créatives et avancées, comme celle des Mayas. »

Le biologiste américain montra alors une photo d’un temple de Palenque, au cœur de la forêt tropicale du Chiapas (Mexique). Cette ville qui avait été l’un des hauts lieux de la civilisation maya fut mystérieusement abandonnée au ixe siècle, ainsi que d’autres cités comme Copán ou Tikal. Je l’avais visitée en 2009 et j’avais été impressionnée par les vestiges archéologiques qui témoignaient d’une histoire glorieuse, commencée plus de 2 000 ans avant Jésus-Christ[1]. Les Mayas, en effet, avaient découvert l’écriture (sur des livres en écorce de figuier), étaient férus d’astronomie, de mathématiques et d’architecture, et pratiquaient l’agriculture irriguée (avec des réservoirs d’eau, des canaux et des aqueducs) qui pendant des siècles avait permis de nourrir des millions d’habitants. D’après les scientifiques, la chute de cette civilisation sophistiquée fut d’abord due à la déforestation : au fur et à mesure que croissait la population, les paysans déboisèrent les collines qui surplombaient les vallées de moins en moins fertiles, provoquant un phénomène d’érosion dans tout le secteur ; ensuite, une sécheresse prolongée due à une modification du climat affecta gravement la production alimentaire ; enfin, le comportement « bling bling » de l’élite porta le coup de grâce : les notables aimaient étaler leurs richesses en parant leurs demeures de stuc, dont la fabrication nécessitait d’énormes quantités de bois (pour chauffer le calcaire), accélérant ainsi la déforestation, tandis que les rois des cités passaient leur temps à guerroyer et à exhiber leur puissance en faisant ériger des temples de plus en plus somptueux, plutôt que de s’occuper de la gestion quotidienne de leur territoire.

Le comportement « bling bling » est aussi l’une des deux causes principales de l’effondrement de la société de l’île de Pâques, dont les statues monumentales (les moai) continuent d’enthousiasmer les visiteurs, comme le premier d’entre eux, le navigateur Jakob Roggeveen. Le Néerlandais débarqua sur l’île, située dans le Sud-Est du Pacifique au large des côtes chiliennes, le jour de Pâques de 1722 (d’où le nom). Il constata que, contrairement au reste de l’Océanie, la végétation était rabougrie avec des arbres ne dépassant pas les trois mètres de haut. « L’île de Pâques constitue l’exemple parfait d’une société qui s’est autodétruite en surexploitant ses propres ressources, avait expliqué Jared Diamond. Entre le ixe et le xive siècle, toute la forêt a été exterminée et, avec elle, la faune et la flore dont se nourrissaient en partie les habitants. La disparition des arbres, comme les palmiers, a provoqué l’érosion des sols, et donc un effondrement de la production alimentaire, puis des famines qui ont décimé la population. De nombreux actes de cannibalisme ont été rapportés. Et l’une des causes de cette destruction insensée de l’environnement, ce sont précisément les statues ! » En effet, les cent treize moaï de tuf érigées sur des terrasses empierrées (ahu) avaient certes une valeur religieuse, mais elles représentaient aussi des symboles de richesse exhibés par les chefs de clan[2]. Et pour les déplacer (la plus haute mesure dix mètres de haut et pèse soixante-quinze tonnes), les Pascuans utilisaient des traineaux en bois, tirés avec des cordes de bois sur des rails constitués de rondins de bois.

« La tragédie de l’île de Pâques est une métaphore du sort funeste qui nous attend, avait conclu Jared Diamond, car tout indique que nous sommes en train de perpétrer le plus grand écocide de l’histoire de l’humanité. Grâce à la mondialisation, le commerce international, le trafic aérien et Internet, les pays partagent aujourd’hui les mêmes ressources et peuvent s’affecter mutuellement, comme autrefois les nombreux clans de l’île. Quand les difficultés sont devenues sérieuses, les habitants de Pâques n’avaient aucun endroit pour fuir ni personne pour les aider, de même que les Terriens n’auront aucun refuge quand le réchauffement climatique rendra la planète invivable. Sachez, cependant, que nous avons encore un tout petit peu de temps pour éviter ce scénario catastrophe, si nous sommes capables de tirer les leçons des civilisations qui ont su échapper à l’effondrement. »

[1] Les Mayas occupaient un territoire qui comprenait le sud du Mexique et les territoires actuels du Belize, du Guatemala, du Salvador et du Honduras.

[2] L’ensemble archéologique de l’île de Pâques compte 887 moaï, dont la plupart n’ont pas été achevées et ont été retrouvées dans les carrières de tuf et de basalte ; de même, sur les trois cents ahu, seuls cent treize comportent une statue.

Demain: comment certaines civilisations ont pu éviter l’effondrement…